L'homme qui voyait à travers les visages

Résumé

Après La nuit de feu, Eric-Emmanuel Schmitt poursuit son exploration des mystères spirituels dans un roman troublant, entre suspense et philosophie.

Tout commence par un attentat à la sortie d’une messe. Le narrateur était là. Il a tout vu. Et davantage encore.

Il possède un don unique : voir à travers les visages et percevoir autour de chacun les êtres minuscules –souvenirs, anges ou démons- qui le motivent ou le hantent.

Est-ce un fou ? Un sage qui déchiffre la folie des autres ? Son investigation sur la violence et le sacré va l’amener à la rencontre dont nous rêvons tous…

Critiques

Cairn Info - « Regards croisés sur le terrorisme »

Philippe Bannier
Doctorant en science politique à Sciences Po Grenoble?et à l’Université de Nice-Sophia Antipolis. Auteur de l’ouvrage L’Etat islamique et le bouleversement de l’ordre régional (Editions du Cygne, 2015) et contributeur à Mundeo.


Regards croisés sur le terrorisme


Cet article propose une comparaison des ouvrages de David Thomson (Les Revenants, Seuil, 2016) et d’Eric- Emmanuel Schmitt (L’homme qui voyait à travers les visages, 2016) avec en arrière-plan une interrogation sur les liens entre violence et religion. Croiser une investigation journalistique et une démarche littéraire permet de mettre en lumière, selon la logique propre de chacun de ces champs, la complexité des mécanismes qui conduisent à l’idéologie djihadiste.


La démarche peut paraître surprenante : comparer l’ouvrage d’un journaliste brossant le portrait de djihadistes français revenus de Syrie et d’Irak où ils ont combattu aux côtés de l’Etat islamique, et celui d’un écrivain-philosophe qui raconte l’histoire d’un journaliste démuni, possédant toutefois le don de voir les morts et ayant échappé de peu à un attentat, ne va pas de soi. En effet, alors que le premier a rédigé son ouvrage dans le but d’informer décideurs et grand public sur les dangers et les enjeux posés par le retour des djihadistes français, le second a pour ambition de raconter et de divertir le public.


Cependant, la comparaison peut paraître plus fructueuse qu’elle n’y paraît. D’une part, il ne faut pas sous-estimer la puissance explicative de la littérature qui, loin de se confiner au simple rôle de « divertissement » ou de « loisir », est capable de rendre visible l’invisible et de dévoiler les mystères et les ressorts de la condition humaine. Et c’est le premier enseignement que l’on peut tirer des livres de Thomson et de Schmitt : ils tentent de dévoiler les mécanismes qui expliquent pourquoi des êtres humains entrent dans une idéologie les conduisant à faire allégeance à une organisation terroriste et à commettre des attentats. Et tous les deux concluent sur la complexité de ces mécanismes, ainsi que sur leur dénonciation du déterminisme sociologique qui postule qu’une même cause produit un même effet : pourquoi un stagiaire SDF, orphelin et malmené par son patron ne bascule pas dans le djihadisme ? Pourquoi ce jeune titulaire d’un bac S, lui, a-t-il basculé? Dans leurs ouvrages respectifs, Thomson et Schmitt ont donc cherché à comprendre comment on devenait djihadiste, soit en leur donnant directement la parole (Thomson), soit en les faisant parler (Schmitt).


Méthodes et objectifs différents, questionnement commun


Le journalisme et la littérature appartiennent à deux champs qui diffèrent par leurs méthodes et leurs objectifs : David Thomson s’appuie sur des entretiens menés avec d’authentiques djihadistes, Eric-Emmanuel Schmitt sur son imagination féconde et une solide documentation. L’un évoque un « un journalisme d’anxiété » (p. 7) sur un sujet aussi passionnant que dangereux pour sa propre vie : « chaque interviewé peut décider de me tuer à chacune de nos rencontres » (p. 8); l’autre s’interroge sur les liens entre religion et violence, ainsi que sur le métier d’écrivain. Pourtant, les deux tentent de répondre, avec leurs propres outils, à une question essentielle : pourquoi de jeunes Français/ Européens font-ils le djihad et commettent-ils des crimes au nom d’une organisation terroriste ?


David Thomson est devenu en quelques années une référence dans le traitement et la compréhension du phénomène djihadiste, ayant conduit des entretiens avec ces individus plusieurs années durant, afin de saisir leurs motivations. Ce livre sur les djihadistes revenus de Syrie et d’Irak, qui fait suite au premier sur ces mêmes djihadistes qui se trouvaient alors là-bas1, est construit sur un échantillon qui ne prétend pas être représentatif. L’objectif premier du livre est de montrer que le phénomène djihadiste touche une pluralité de pro ls, allant du jeune paumé au chômage vivant dans la misère au titulaire d’un bac S, en passant par une convertie et l’ancien légionnaire ayant servi l’armée française dans ses opérations extérieures. Pour autant, Thomson brosse les grands traits du djihadiste type : ils sont originaires à 80 % des pays du Maghreb, et tous se caractérisent par un retour récent à une pratique religieuse rigoriste, que celle-ci s’inscrive dans un contexte familial croyant ou athée. Ainsi, Thomson a retracé les histoires personnelles de ces jeunes Français, et de les faire coïncider avec la trajectoire d’un groupe djihadiste qui a inondé les consciences de son idéologie. C’est cette rencontre entre les traits d’une idéologie mortifère et les difficultés de jeunes désoeuvrés que Thomson expose et analyse.
Dans son roman, Eric-Emmanuel Schmitt raconte l’histoire d’Augustin Triollet, un journaliste stagiaire au journal local de la ville belge de Charleroi. Le jeune homme est maltraité par son chef, Philibert Pégard, et dort dans un site industriel désaffecté, faute de pouvoir se payer un logement décent. Pourtant, Triollet va connaître une trajectoire peu commune : présent sur la scène d’un attentat-suicide par le jeune Hocine Badawi au sortir d’une messe, le jeune journaliste se retrouve au centre des attentions d’une pluralité d’acteurs, de la juge Poitrenaud au commissaire Terletti, en passant par l’écrivain... Eric- Emmanuel Schmitt lui-même et... Dieu ! De plus, Triollet possède le don de voir les morts qui hantent les vivants, renforçant l’intérêt que lui portent les autres personnages.
Raconté à la première personne, le roman de Schmitt n’est pas le premier du genre : dans La part de l’autre, il imagine deux histoires parallèles. La première narre l’ascension d’Adolf Hitler au pouvoir, la seconde imagine son histoire si celui-ci avait été accepté à l’école des Beaux-Arts en 1908. D’ailleurs, cette sorte de « schizophrénie romanesque », qui consiste, dans le but d’expliquer et non de justifier, à rendre visible la part d’humanité de tout criminel, est reprise pour expliquer la collaborationd’Augustin Triollet avec « Momo » Badawi, le frère du terroriste : « je n’ai pas l’impression d’être un hypocrite, plutôt celle de me scinder en deux individus, un Augustin qui écrit le texte philosophique pour lequel on le rémunère, un Augustin qui pratique un discours terroriste a n de gagner la confiance de Momo et de suivre sa radicalisation heure par heure » (p. 367). Schmitt éclaire ainsi le mécanisme psychologique qui conduit « Momo » à imiter son grand frère, rappelant que le djihad est dans de nombreux cas une affaire de fratrie (les frères Kouachi pour les attentats de janvier 2015, les frères Abdeslam pour ceux du 13 novembre 2015, les frères Al-Bakraoui pour les attentats de Bruxelles le 22 mars 2016, etc.).


Une humanisation des djihadistes?


On s’aperçoit ici que Thomson et Schmitt poursuivent un objectif commun : dé er les barrières morales qui empêchent de penser le djihadisme dans sa complexité. Dès lors, plutôt que de céder à une lecture passionnelle qui considérerait les djihadistes uniquement à travers le prisme de leur soif de violence et de barbarie, les deux auteurs veulent montrer qu’il y a une forme de rationalité dans leur engagement, dont les raisons obéissent à des variables objectives et sociologiques. La dimension philosophique du roman de Schmitt amène également à un questionnement sur la nature humaine, qui ne se résume pas à une division entre le bien et le mal. Rappelons cette phrase de Diderot qui va dans ce sens : « Dire que l’homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n’est pas lui faire son procès, c’est le définir ».2 Souvent accusé d’humaniser les djihadistes et donc, d’une certaine manière, de les excuser, David Thomson l’affirme : « c’est une réalité que j’assume. Car la majorité ne sont pas nés djihadistes. Ils le sont devenus, souvent au sortir de l’adolescence » (p. 15). Dès lors, Thomson entreprend de démontrer « les mécaniques sociales, religieuses, politiques, familiales et psychologiques qui les [les djihadistes] ont fait basculer » (p. 12), revendiquant sa « neutralité journalistique » (p. 7), voire axiologique au sens wébérien du terme serait-on tenté d’ajouter.
Eric-Emmanuel Schmitt va plus loin en mettant en scène le débat sur l’origine de la violence religieuse. D’un côté, il y a ceux qui, à l’instar de la juge Poitrenot, pensent que la violence vient de Dieu, arguant que les attentats et les cataclysmes de façon générale sont le fait des religions : « quand les hommes rechignent à penser le pire, Dieu les aide. Les massacres, les guerres, les génocides, les holocaustes, les exécutions, les explosions, l’Inquisition, le terrorisme radical, voilà la preuve de Dieu sur terre » (p. 209); de l’autre, il y a ceux qui, à l’instar de Schmitt lui-même, avancent que la violence provient des hommes, et que ceux-ci se servent de Dieu pour se justifier : « les religions commencent divines, elles Finissent humaines (...) les hommes ont assassiné au nom de toutes les religions. Même les spiritualités orientales ont justifié des guerres » (p. 224-225).
Ainsi, Eric-Emmanuel Schmitt défend la thèse selon laquelle c’est la liberté des hommes qui est au cœur du problème. En effet, par l’interview qu’Augustin Triollet fait de Dieu, Schmitt a tout le loisir d’exposer sa conception des liens entre violence et textes sacrés : il explique que le projet initial de Dieu aurait été de rendre les hommes libres (p. 325). Libre de faire le bien comme de faire le mal. Libre d’exercer leur liberté comme de créer leurs propres chaînes. Libre de « prendre un texte pour argent comptant, à l’avaler tout cru sans le mâcher avec son esprit » (p. 327), comme d’adopter une attitude critique et d’exercer son libre arbitre. Autrement dit, la religion, quelle qu’elle soit par ailleurs, n’est pas violente par nature, pas moins que ne l’est l’homme ; en réalité, le problème vient de sa capacité à utiliser ou non son intelligence et son esprit critique. C’est cette idée qui fait dire à Schmitt qu’« il y a un lien entre l’ignorance et la violence. La violence me paraît une entreprise désespérée pour se dérober à l’incertitude » (p. 226). Ainsi, Schmitt parvient à mettre d’accord le croyant et l’athée, voire à les réconcilier : la violence ne puise pas sa source dans un texte sacré précis, ni dans la nature humaine, mais dans la capacité de l’être humain à user de son intelligence et de sa liberté.
En les ramenant à leur condition d’homme, et non plus à de simples monstres selon un mode de raisonnement manichéen, Thomson et Schmitt nous incitent à penser un phénomène complexe, débarrassés de tout jugement moral, a n d’envisager la réponse la plus efficace possible. Il ne peut y avoir de solution au phénomène djihadiste sans une bonne compréhension de ses ressorts. Et cette compréhension passe par l’analyse de l’idéologie.


Le facteur idéologique dans l’engagement djihadiste


Eric-Emmanuel Schmitt et David Thomson partagent l’idée qu’une analyse ne de l’idéologie des acteurs s’impose si l’on veut comprendre le phénomène djihadiste. Dès lors, comme l’écrit Schmitt « il n’y a pas de Livre, il n’y a que des lectures » (p. 325). Il importe de faire la distinction entre le texte et l’interprétation qui en est faite, selon le contexte dans lequel cette interprétation se situe et selon les acteurs qui s’en saisissent. C’est tout le travail de l’islamologue Rachid Benzine qui, s’inscrivant lui-même dans la lignée de ces « nouveaux penseurs de l’islam », cherche à proposer une nouvelle interprétation de l’islam, fondée sur la liberté et la modernité. Cette démarche se situe à rebours de toute une série d’interprétations, considérées comme rétrogrades : « les nouveaux penseurs sont ainsi à la fois la cible des pouvoirs politiques non démocratiques, des savants traditionnels naturellement conservateurs et qui ne supportent pas cet islam critique, et des islamistes qui n’apprécient pas davantage leur libéralisme et leur dénonciation du concept d’Etat islamique comme résultat d’un détournement des textes »3. Dès lors, dire ce qu’est une religion n’a pas de sens : il faut étudier les différentes interprétations, mettre à jour les biais idéologiques de leurs promoteurs, et montrer quelle est la nature des rapports de force entre les acteurs.
Schmitt, Thomson, Benzine et d’autres rappellent que l’idée qui consiste à dire que l’islam n’a rien à voir avec l’idéologie djihadiste est naïve et contre-productive. C’est ce que le journaliste Jean Birnbaum a appelé le « rien-à-voirisme »4, en référence aux déclarations des gouvernants après chaque attentat sur le fait que « ça n’a rien à voir avec l’islam ». Bien entendu, il ne s’agit pas d’affirmer que l’islam serait par essence violent, à l’instar de nombreux idéologues d’extrême droite incapables de faire la distinction entre un musulman et un djihadiste, mais plutôt de comprendre que l’idéologie salafiste-djihadiste ne constitue que la variante intégriste que l’on peut trouver dans d’autres religions. Comme l’exprime David Thomson dans une interview, « on ne peut pas dire que le jihad n’a rien à voir avec la religion, car tout ceci reste éminemment religieux, en application littérale de textes qui existent. Les jihadistes n’inventent rien. Même si certains arrivent à faire dire tout et n’importe quoi à ces textes scripturaires »5. Deux spécialistes de l’Etat islamique et de sa communication ont récemment montré comment l’organisation djihadiste a réinterprété le mois du ramadan : « il serait faux de penser que l’organisation considère cette violence comme une n en soi »6. En clair, la violence n’est pas l’objectif suprême de l’Etat islamique, mais un moyen au service d’une idéologie précise : l’islam politique, ou plutôt les islams politiques7, qui se distinguent par une pluralité d’approches et de mouvements, mais qui partagent une lecture littéraliste des textes sacrés amalgamant religion et politique.
Cependant, le danger posé par le djihadisme, tant d’un point de vue sécuritaire qu’idéologique, n’a pas toujours été reconnu. David Thomson va jusqu’à parler de « jihadosceptiques » (p. 12) pour quali er ceux qui, lors d’une émission télévisée en 2014 à laquelle Thomson participait, avaient largement minimisé le phénomène djihadiste. Ils avaient notamment accusé le journaliste de RFI de faire le jeu de l’extrême-droite et de donner des gages aux islamophobes. Pourtant, Thomson basait son analyse sur des entretiens qu’il avait menés alors avec des djihadistes, dont certains avaient des références religieuses solides. La force du travail de David Thomson réside dans la variété des pro ls de djihadistes qu’il brosse tout au long de son ouvrage, mettant à mal les clichés véhiculés sur eux. Eric-Emmanuel Schmitt montre aussi, à sa manière, qu’il n’y a pas de déterminisme en la matière : le journaliste Augustin Triollet, qui aurait toutes les raisons du monde de basculer dans une idéologie de rejet comme le djihadisme, ne le fait pas. Pourtant, son statut de SDF, exploité par son patron et condamné à écrire des brèves sur la ville de Charleroi, fait qu’il aurait pu choisir de rejoindre un groupe djihadiste comme l’Etat islamique, dont « la force est d’inverser la hiérarchie sociale »8, c’est-à-dire de transformer les perdants de la société en gagnants auxquels tous les droits, y compris celui de commettre les pires atrocités, sont donnés. D’ailleurs, le commissaire Terletti ne dit pas autre chose à Triollet : « vu ce que tu as enduré depuis ton enfance, je considérerais normal que tu con es ton salut à un parti religieux enthousiaste, actif. Tu possèdes des circonstances atténuantes » (p. 197).
A la n de l’interview que Triollet réalise de Dieu, ce dernier répète : « j’ai mal à l’homme », car il n’utilise pas son intelligence et son libre- arbitre pour réaliser une lecture ouverte et raisonnée des textes sacrés. Parmi les hommes, nombreux sont ceux qui ont une approche littéraliste des textes, gavés de leurs certitudes et de leur incapacité à s’interroger. Cependant, il s’agit d’un phénomène complexe dont les ressorts ne sont pas seulement d’ordre politique ou social, mais aussi idéologique, religieux, familial ou psychologique. Ainsi, la confrontation entre les ouvrages de David Thomson et d’Eric-Emmanuel Schmitt aurait pu paraître peu pertinente, puisqu’ils appartiennent à deux genres différents et qu’ils n’ont pas les mêmes objectifs. Pourtant, la littérature peut être un bon moyen d’illustrer le réel, et de mieux comprendre les ressorts qui mènent un individu à commettre l’indicible. Leur lecture permet de saisir toute la complexité du phénomène djihadiste, et nous met en garde contre les théories simplistes et uni-causales. Raymond Aron nous enseignait déjà qu’à l’origine de tout phénomène il n’y a pas qu’un seul facteur explicatif : « toute notion de détermination unilatérale est dénuée de signification »9.


Notes
1. David Thomson, Les Français jihadistes, Les Arènes, Paris, 2014.?2. Denis Diderot, Pensées philosophiques, Addition aux pensées philoso- phiques (1770), Flammarion/GF, Paris, 2007.?3. Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Albin Michel, Paris, 2004, p. 16.?4. Jean Birnbaum, Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, Editions du Seuil, Paris, 2016.?5. David Thomson (interview), « Le jihad répond au vide idéologique contemporain », Les Inrocks, 5 décembre 2016. URL : http://www. lesinrocks.com/2016/12/05/actualite/david-thomson-jihad-repond-vide- ideologique-contemporain-11885067/?6. Amarnath Amarasingam, Charlie Winter, « ISIS’s Perverse, Bloody Interpretation of Ramadan », The Atlantic, 26 mai 2017. URL : https://www.theatlantic.com/international/archive/2017/05/ramadan-isis-attack- muslim/528336/?7. Sabrina Mervin, Nabil Mouline, Islams politiques. Courants, doctrines et idéologies, CNRS Editions, Paris, 2017.
8. Interview de David Thomson, « David Thomson, l’homme qui parlait aux djihadistes », Le Temps, 15 décembre 2016. Disponible sur : https:// www.letemps.ch/societe/2016/12/15/david-thomson-lhomme-parlait- aux-djihadistes?utm_source=facebook&utm_medium=share&utm_ campaign=article

Philippe Bannier

Le Matin Dimanche (Suisse) - « Le meilleur Schmitt à ce jour »

Sous ses allures de rêveur solitaire, ce docteur en philosophie, juré de académie Goncourt depuis le mois de janvier, récolte souvent les quolibets de l’intelligentsia parisienne et de la bonne société littéraire. On l’a dit gentillet, avec sa dame rose et son Oscar, petit garçon leucémique qui dialogue avec Dieu dans des lettres désarmantes, en forme de dernier souffle. Taboue, inacceptable, et pourtant bien réelle, la mort de l’enfantes cognait au mystère divin, qu’Eric-Emmanuel Schmitt tente d’écorner, toujours un peu plus, à chacun de ses livres.

On oublie trop souvent « Part de l’autre », succès international, où il reprenait en 2001 les rênes de l’Histoire, remplaçant Dieu là où il avait raté le coche: faire réussir son examen d’entrée à l’Ecole des beaux-arts de Vienne à Hitler, lui évitant donc la frustration et le ressentiment d’une première ratée…

A la rentrée littéraire passée, il laissait de côté la fiction et faisait l’aveu envoûtant et mystique de sa révélation, survenue au cours d’une nuit où il faillit perdre la vie dans le désert. Le livre était beau, puissant. Diamant brut où l’auteur confiait l’échappée de la raison vers la foi.

Dans son nouveau roman, « L’homme qui voyait à travers les visages », Eric-Emmanuel Schlittait une synthèse bigrement réussie des composantes de son œuvre. L’objet déconcerterais sa lecture aimante, fascine. Qu’il soit (presque) calqué sur l’actualité intéresse. Mais qu’il soit si justement prophétique interpelle.

Le don de voir les morts

Stagiaire à Demain, canard local de Charleroi, en Belgique, le narrateur, la vingtaine, est exsangue. Affamé, contraint de mangerais les poubelles, Augustin vit dans un squat, s’endort au bureau et se fait houspiller par son rédacteur en chef acariâtre, avide de scoops crapuleux et de papiers choc. Augustin en est certain, le journalisme n’est qu’une étape qui fournira à cet aspirant écrivain de quoi manger à sa faim, même si le stage en question n’est pas rémunéré…
Heureusement, Augustin a un don. Un don qui le handicape, qui l’isole. Qui manque de le mener à sa perte. Augustin voit les morts. Les ressent. Est blessé par leur errance. Souvent il aperçoit un petit corps, voletant comme un oiseau sur l ‘épaule d’un badaud. C’est un mort qui veut rester. Qu’on n’a pas su enterrer. Aussi voit-il un petit homme planer au-dessus de ce djihadiste qui fait sauter une église de quartier. Quand il témoigne, depuis son lit d’hôpital, voulant cacher cette vision, on le soupçonne de mentir. Mais à propos de quoi? Connaissait-il Hocine Badadi? Sur la route du jeune homme, un certain Eric-Emmanuel Schmitt, en personnage de roman, est plus dispensable que la véritable idée du livre: une interview hallucinée de Dieu, dit le Grand Oeil (qui vaut pour les trois religions monothéistes), accorde à Augustin, lui expliquant calmement que le texte religieux est une source de vérité, mais que sa lecture en tout temps, a été hasardeuse. Le meilleur Schmitt à ce jour.

Le Soir (Belgique) - « À lire absolument. »

Le dernier roman d’Eric-Emmanuel Schmitt tente de comprendre la violence commise au nom de Dieu. C’est un roman avec des personnages, des péripéties, des rebondissements. Et c’est eun même temps une large réflexion philosophique. (…)
Malgré trois points (…), je recommande à tout le monde de lire ce roman. Parce qu’il aborde les problématiques indispensables par le bais du romanesque : il éclaire de façon limpide les relations entre le sacré et la violence, il a l’audace de mettre Dieu en cause et celle de mettre les hommes en face de leurs responsabilités. ‘Je suis malade des hommes », dit Dieu dans l’entretien qu’il a avec Augustin. C’est que les hommes n’ont jamais réfléchi à sa littérature, l’ont prise au pied de la lettre, en ont déformé le sens, ont établi des dogmes et les ont défendus avec une grande violence. Par le biais de la fonction, Eric-Emmanuel Schmitt nous fait, nous, réfléchir, peser, commenter. Comme Diderot ou Pascal avant lui. Et c’est un vrai cadeau qu’il offre ainsi à ses lecteurs.

Jean-Claude Vantroyen

Le Figaro - « Un roman débordant d’audaces et d’astuces »

Dans « La Nuit de feu », paru il y a un an, Éric-Emmanuel Schmitt avait fait un récit épuré de l’expérience spirituelle qu’il vécut dans le désert lorsqu’il était jeune. Depuis, il ne peut s’empêcher d’être croyant. Mais à quoi, ou en Qui, croit-il ? Son nouveau livre, un gros roman débordant d’audaces et d’astuces, tente de répondre à la question au travers d’une intrigue inspirée par l’actualité. L’histoire se passe à Charleroi, en Belgique. Le héros, Augustin, 24 ans, enfant de l’Assistance publique, est stagiaire dans le journal local. Il a le don de voir l’esprit des morts qui entourent les vivants. Lorsqu’il assiste à un attentat devant une église, il aperçoit un mauvais esprit en djellaba sur l’épaule du terroriste. Les policiers qui l’interrogeront apprécieront… Mais le coup de maître d’Éric-Emmanuel Schmitt est de se mettre en scène comme l’un des personnages majeurs du roman. Le jeune héros va interviewer le grand écrivain pour lui demander ce qu’il pense des religions. Ensuite, il ira interroger Dieu lui-même… C’est moins loufoque qu’il n’y paraît, pas toujours convaincant, parfois pertinent, et rondement mené.

Astrid De Larminat

Point de Vue - « Je vis pour deux »

Maintenant que vous vous faites interviewer par le héros de votre propre livre, vous rendez difficile la vie aux journalistes qui viennent vous voir…
Disciple de Diderot, j’aime le jeu littéraire. Augustin, le héros du roman, voulait rencontrer un passionné des religions. Je n’allais pas laisser ma place à un autre. Il y avait cependant un piège, celui de la complaisance. Soit dire trop de bien de moi, soit dire trop de mal - ce qui est la même chose. Mais dans le regard bienveillant d’Augustin, je me suis trouvé sympathique (rires).


Doit-on prendre pour argent comptant toutes les affirmations de votre double littérature?
Je n’ai travesti, « proustianisé », que le village où j’habite en Belgique, en le baptisant Guermanty. Sinon tout ce que Schmitt affirme - j’ai l’impression de parler comme Alain Delon - est authentique. Je me suis même surpris à distiller quelques confidences. Toutefois, je pense que l’écrivain doit garder certains secrets. Car de littérature, on risque de finir dans le littéral.

Vous n’auriez pas pu faire cet exercice à vos débuts?
Jeune, en quête de reconnaissance, vous êtes plus en démonstration de vous-mêmes que vous-mêmes. On en fait toujours trop, et l’on s’éloigne de soi…Avec le temps et au fil des succès- et fort heureusement pour moi je l’ai eu très rapidement-, vous vous débarrassez de ce fardeau. Du coup, vous poussez le bouchon toujours un peu p^lus loin, dépassant les limites avec audace, insolence et folie.

Votre roman débute comme une comédie fantastique, puis brusquement un attentat islamiste à Charleroi survient…
J’ai voulu retrouver cet état de sidération qui nous a tous frappés lors du drame du Bataclan. J’ai d’ailleurs pris la plume pour écrire ce roman au lendemain de ce drame effroyable. Je ne voulais pas décrire, mais comprendre l’irruption de la violence dans nos existences. La vie est une tragédie. Inutile d’écrire des tragédies. N’en rajoutons pas.


Pensiez-vous que la Belgique pouvait, elle aussi, être frappée par le terrorisme?
À entendre le juge antiterroriste belge, c’était impossible. On ne br^le pas la maison dans laquelle on habite… Être le nid des terroristes, nous protège… Quelle complaisance! Comme disait le général de Gaulle: « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. »


Comment avez-vous vécu les attentats de Bruxelles?
Ce furent des heures atroce. J’avais des proches à l’aéroport de Zaventem. Ils se sont envolés quinze minutes avant l’explosion. La personne qui les a enregistrés est morte. J’ai su qu’ils allaient bien après de longues minutes d’une angoisse extrêmes.


Au fil de l’écriture, vous avez eu l’impression d’être rattrapé par l’actualité?
Quand on a compris le principe du terrorisme, on devient très vite Cassandre. Cela m’a frappé quand j’ai appris cet été, l’exécution du père Hamel. L’attentat de mon livre se passe à la sortie d’une église…


Pourquoi avoir choisi Charleroi comme décor de votre livre?
Ce n’est pas une ville symbole comme Paris ou Bruxelles. Pour moi, c’est la vie quotidienne des gens modestes. Y faire naître un sentiment de terreur m’est insupportable. J’aime les « Carolos », ses habitants. Ils sont à l’image de la juge Poitrenaud de mon roman. Une Poelvoorde au féminin, qui passe du coq à l’une, du sublime au trivial. Le « tout droit dehors », comme on dit en Belgique.


Cette juge s’exclame d’ailleurs à un moment du livre: « Il faut foutre en examen le Dieu d’aujourd’hui. »
Face à tant de violences, on peut se poser la question d’un Dieu cruel. En tant qu’agnostique croyant, je ne peux apporter une réponse définie. J’habite l’ignorance avec confiance. La foi n’est pas une manière de connaître, mais une manière de vivre l’ignorance. Le fanatisme religieux, c’est la surcompensation du doute. Ce sont des gens qui veulent avoir des certitudes sur l’existence de Dieu. Comme je le dis dans le livre, la violence est une maladie de la pensée. Une pensée qui refuse de ne pas savoir.


Un peu plus loin, vous avancez l’idée que « Dieu est un auteur incompris qui a cessé d’écrire »…
C’est la lecture qui fait le livre. Les lecteurs des textes sacrés ne sont pas à la hauteur. Les textes sacrés ne sont pas là pour nous faire obéir, mais pour nous donner à réfléchir. Ils génèrent de la pensée. On ne peut pas être religieux sans avoir un rapport critique au sacré. Au fond, la religiosité est un exercice. Dans nos sociétés laïques, nous avons renvoyé le religieux à l’intime, l’avons exclu de la sphère sociale, de la discussion. Cela a engendré une inculture religieuse crasse. Selon moi, il faudrait instaurer à l’école publique des cous d’instruction religieuse. Mais données par des philosophes. Pas par des prosélytes.

L’Éric-Emmanuel Schmitt du livre vit hanté par ses admirations, de Diderot à Colette, de Mozart à Debussy, de Pascal à Charles de Foucault. Aucun auteur récent! N’est-ce pas contradictoire avec le fait d’être membre de l'Académie Goncourt, qui doit s’intéresser à ses contemporain?
Je suis un « mécontemporain » qui vient juste d’ouvrir la porte en acceptante faire partie de ce jury. Jusqu’à présent je ne lisais et relisais que des classiques. C’est ma formation. Je suis entré à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm en latin et en grec. Pour moi, j’étais l’intime de Sophocles et Homère. Le succès m’a appris que j’étais bien de mon époque puisque mon temps me faisait la fête.


Que vous apportent vos lectures… d’aujourd’hui?
Elles m’ont permis de comprendre où je me situais dans le monde littéraire. De mieux définir ma singularité, celle de m’aitre risqué à une écriture fluide et volontairement accessible. La simplicité, ce n’est pas le simplisme. La simplicité, c’est toutes les difficultés résolues. Le simplisme, l’ignorance des difficultés. Mais au yeux des imbéciles, c’est pareil.


Vous pourriez écrire autrement?
J’ai un rapport avec la langue d’une grande aisance. Je suis un pasticheur incroyable. Je le dis sans forfanterie. Je peux vous écrire un texte dans n’importe quel style. À Normale sup, j’étais connu pour ce don : je faisait du faux Chateaubriand, du faux Duras, du faux Victor Hugo. Je fais des vers comme je respire. Mais moi, j’écris mes livres dans mon style.


Comment les écrivez-vous?
Le premier jet est celui de l’artiste. Puis, je reviens avec le geste de l’artisan, patient et minutieux. Que l’art cache l’art. J deviens mon grand-père qui était joaillier-sertisseur. Je me souviens que chaque soir, il quittait son grand tablier de cuir qui partait sous le bois de l’atelier. Et il faisait glisser dans une pipette en verre la poussière d’or de la journée. Et moi, je me moquais de lui. Je ne voyais rien. Lui me disait: »Tu verras, tu verras… » Il est mort à 61 ans d’un infarctus. Ma grand-mère s’est retrouvée veuve avec une retraite d’artisan. La moitié de rien, en somme. Heureusement, la poussière d’or avait fondu en plusieurs lingots. Et ma grand-mère a pu vivre. J’ai donc cette idée que la patience et la modestie du travail payent.


Votre été n’a pas été en pente douce…
Un truc de fou. J’avais tout le temps avec moi une valise pleine de livres pour les Goncourt. J’ai joué un mois au Festival d’Avignon Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, et j’allais voir des spectacles pour les acheter et les monter dans mon Théâtre Rive Gauche. Et pour couronner le tout, à la demande de France 2, je suis allé à Rio, comme commentateur décalé des épreuves d’athlétisme des jeux Olympiques. Je suis le fils d’une championne de sprint.


Vous prenez quoi comme substances pour tenir le coup?
Je dors beaucoup. Comme un bébé. Il me faut mes huit heures de sommeil.

« Faire bien, vite et beaucoup, telle est ma devise », dites-vous dans votre livre.
J’y livre aussi l’un de mes secrets: je vis l’existence d’un être parti trop tôt. Je vis pour deux. Comme un respect de mémoire. Je ne perds pas une seconde. Pas une miette… J’ai une sérénité métaphysique, mais j’ai une inquiétude existentielle.


Avoir un théâtre c’est aussi beaucoup de stress…
J’ai pris le risque d’être chez moi, parce que je voulais être libre. Cela m’agaçait de devoir appeler des directeurs pour leur vendre mes projets. La liberté cela coûte cher… Disons des inquiétudes (rires). Mais j’aime le pouvoir d’entreprendre. Je suis entouré d’une équipe formidable. C’est presque une aventure familiale.

Et dans quelques jours, la première parisienne de votre pièce Le Chien.
Cette oeuvre a été présenté dans le Off du Festival d’Avignon. Je n’y croyais pas trop. J’avais donné le droit de le faire à deux metteurs en scène parce que j’avais confiance en eux. Mais je n’ai même pas regardé l’adaptation qu’ils avaient tirée de cette nouvelle extraite du recueil Les deux Messieurs de Bruxelles. C’est ma préférée, la mieux écrite. J’y suis allé comme tous les spectateurs voir le résultat. Et comme tout le public, à la fin, j’étais debout en larmes. Un gros choc. Une déflagration. Donc j’ai pris le risque de la monter à Paris.


Acceptez-vous facilement que l’on s’empare de vos oeuvres?
Je me souviens, d’avoir participé avec Le Clézio à l’émission Bouillon de culture. Pivot lui demandait si comme moi, il pourrait écrire des pièces de théâtre. Le Clézio avait répondu: « Non, je n’accepterait pas d’être dépossédé de mes textes. » C’était très juste. Moi d’emblée, j’écris pour être dépossédé. Pour qu’ils appartiennent au metteur en scène, aux acteurs, à la vie…


Augustin, le héros de votre livre, vit dans la rue. Et son bien le plus précieux est un sac à dos. Si vous deviez partir, seul, sur la route, avec un baluchon qu’y mettriez-vous?
On peut y enfouir mes trois chiens - je ne peux vivre sans eux? Non? Alors Proust dans La pléiade. Ou Balzac. C’est lourd aussi… Mon parfum de lavande que j’ai d’ailleurs toujours avec moi. Cette senteur me rassure, m’apaise, permet de me concentrer. Emporterais-je des photos? Non. Alors de quoi écrire.

Raphaël Morata

L'Hebdo (Suisse) - « Un roman ludique et audacieux »

L’écrivain-philosophe nous offre, avec «L’homme qui voyait à travers les visages», une réflexion ludique mais puissante sur Dieu, notre rapport aux morts, le terrorisme et les médias.

Augustin voit les morts qui volettent autour des vivants. Du coup, on prend Augustin pour un fou ou un menteur. D’autant plus qu’Augustin, stagiaire au quotidien de Charleroi, a vu le terroriste se faire exploser devant l’église Saint-Christophe. Entre le commissaire qui le soupçonne de complicité et la juge qui le prend sous sa protection, Augustin conduit sa propre enquête, qui l’amène à rencontrer un personnage inattendu, l’écrivain Eric-Emmanuel Schmitt, et à réaliser une interview de Dieu lui-même.

L’homme qui voyait à travers les visages est un roman ludique et audacieux doublé d’une ré?exion passionnante sur Dieu, notre rapport aux morts, le fanatisme religieux et les médias face au terrorisme. Eric-Emmanuel Schmitt en profite pour nous emmener dans son pays d’adoption, la Belgique, et nous introduire dans sa ferme-château de Gougnies, à quelques kilomètres de Charleroi.

D’où vient «L’homme qui voyait à travers les visages»? De votre lassitude d’entendre les terroristes islamistes tuer soi-disant au nom de Dieu?

Au départ, il y a l’effroi que nous ressentons tous devant la barbarie. Une question qui m’habite depuis longtemps: l’un de mes livres les plus lus dans le monde est La part de l’autre, qui s’interroge sur Hitler. Aujourd’hui je suis doublement choqué: en tant qu’homme et en tant que croyant. Je voulais mener une double ré?exion sur l’origine de la violence et le regard que nous posons sur les religions. J’ai su que je tenais mon livre quand le personnage d’Augustin, ce jeune apprenti journaliste, m’a habité. En marge, sans famille, doté d’un don qui l’isole, il est dans l’absence de préjugé absolue, comme l’idiot de Dostoïevski. Il m’a touché, c’est le meilleur personnage-enquêteur possible pour mon histoire.

Augustin propose à son rédacteur en chef d’interviewer Eric-Emmanuel Schmitt. Du coup, vous voilà personnage de votre propre roman. Pourquoi? Et ce personnage correspond-il au vrai Eric-Emmanuel?

J’ai été surpris de me voir débarquer dans mon propre livre! C’est une manière de jouer avec la notion d’auteur, puisqu’une des questions centrales du livre est celle de l’identité, de qui écrit quand j’écris, qui parle quand je parle. Tout ce qui est dit du personnage Eric-Emmanuel Schmitt peut être dit de moi. Il apparaît comme un écrivain passionné de religion, profondément humaniste, ce que je suis. Qui croit en la responsabilité humaine, mais qui montre aussi ses limites: il rêve de pouvoir parler à Dieu mais c’est Augustin qui finit par le faire!

Eric-Emmanuel Schmitt invite Augustin à habiter chez lui. Sa maison est décrite comme «un édifice du XVIIe? siècle, sobre, élégant, doux, à la façade gris pâle» avec une «tour de guet», qui «se dresse au milieu du jardin depuis le Moyen Age». Un endroit qui ressemble comme deux gouttes d’eau à votre ferme-château de Gougnies…

C’est effectivement la description de chez moi. Je suis tombé amoureux de cet endroit il y a une dizaine d’années. Tout comme mon chien, qui ne voulait plus en partir lors de notre première visite. C’est un monument historique classé que j’ai entièrement restauré. C’est aussi un endroit très particulier, au magnétisme fort, qui déroute les boussoles. Trois sources se croisent dans ma cave.

On voit aussi apparaître dans le roman votre assistante, Gisèle Gemayel, et vos chiens, décrits de manière frappante: «Ses chiens et lui avancent de façon suave, ensemble, comme s’ils formaient un corps unique. Le lien qui les unit semble plus profond que les mots ou le regard.» C’est encore vous?

Oui. Gisèle, mon assistante de longue date, a été surprise de se retrouver dans le roman! Quant aux chiens, j’ai effectivement une relation très forte à eux. J’ai toujours vécu avec des animaux, des chats, des chiens. J’ai besoin de ce lien avec ma part plus sensorielle, sensible, animale, intuitive. Mes trois chiens sont d’une race du Japon appelée shiba inu. Ils sont d’une beauté fracassante. On dit souvent du shiba inu qu’il est un quart chat, un quart singe, un quart chien et enfin un quart humain. C’est tellement vrai. Ils sont malins, indépendants, fidèles, sensibles…

La cave d’Eric-Emmanuel Schmitt est remplie de décorations de Noël. C’est aussi votre cas?

Totalement. J’adore Noël. J’aime avoir de quoi choisir chaque année une décoration d’une couleur différente pour le sapin et la maison. Du coup, je pourrais ouvrir un magasin de déco!

Le personnage de la juge estime que le monde serait plus simple sans religion et que la violence vient de Dieu. Avis fort répandu dans une France qui a tendance à confondre laïcité et athéisme. Vous reproche-t-on votre foi, vous qui vous dites croyant depuis plus de vingt ans?

C’est un reproche que je me suis d’abord adressé à moi-même. La foi dérangeait mon athéisme. Une révélation est comme une révolution. Mais j’ai cédé à l’évidence et accepté de me reconstruire. Je n’ai pas honte de croire. La grâce qui m’a été offerte représente, après celui de la vie, le plus magnifique présent que j’aie reçu. Mais j’ai toujours dissocié croire et savoir, et j’aime les interrogations que ma foi suscite. C’est intéressant de défendre une vision contemporaine de la foi.

Lorsqu’on me demande si Dieu existe, je réponds que je ne sais pas. Mais j’ajoute: «Je crois.» Je suis un agnostique croyant. L’important est, pour les athées comme les croyants, de dénoncer toutes les formes d’intégrisme. Le terrain commun de l’intégrisme, puis du terrorisme, est celui de l’ignorance.

Augustin a le don de voir les morts qui gravitent autour des vivants. Il voit d’ailleurs autour d’Eric-Emmanuel Schmitt Mozart, Diderot, Colette. Vous aussi?

Non, mais je vis entouré de figures qui m’inspirent et m’accompagnent. Je ne me suis jamais senti un créateur, plutôt un scribe. Des idées, des détails, des émotions m’envahissent sans que je saisisse d’où ils surgissent. J’ai souvent l’impression de poursuivre le travail d’un mort par un dialogue constant avec des écrivains comme Diderot, Charles de Foucauld, Pascal. Ils font partie de la chair de mon esprit. J’ai d’autres morts plus personnels qui m’accompagnent, mais c’est un territoire intime. D’ailleurs, j’appelle mon bureau mon écoutoir!

Quelle relation avons-nous à la mort?

C’est terrible à quel point notre société cache la mort! On vit dans une société persuadée que l’on va s’en débarrasser, obsédée par les théories transhumanistes. On est dans une hystérie contre la mort qu’aucune civilisation n’a connue avant nous! Nous avons tous des morts autour de nous, évidemment. Parfois, c’est même une présence obsédante. Mais dont nous ne sommes pas forcément conscients. Les morts ont sur les vivants le pouvoir, positif ou négatif, que les vivants leur laissent.

Le long dialogue d’Augustin avec Dieu, que vous appelez le Grand Œil, est l’un des passages les plus marquants du livre. A-t-il été difficile à écrire?

Ça a été jouissif à écrire! C’est amusant de parler à Dieu comme à un autre écrivain. Il a sa vanité d’auteur, aucun n’y échappe… Plus sérieusement, je porte en moi depuis longtemps l’interrogation autour des livres sacrés de nos monothéismes. Coran ou Bible, tout le monde doit les lire, en parler, s’en emparer. Ils ne sont pas réservés à quelques-uns ou aux croyants, surtout pas! On a peur de l’inconnu. Quand Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran a été traduit en arabe, j’ai été invité au?Caire dans un congrès d’écrivains. Certains m’ont dit: «De quel droit écrivez-vous sur un personnage musulman, vous qui ne l’êtes pas?» J’ai répondu: «Faudrait-il être Noir pour être antiraciste?»

Augustin demande à Dieu pourquoi il y a de la violence dans la Bible. Et Dieu de répondre qu’il poursuit un but pédagogique. Pédagogique?

La Bible est un ouvrage initiatique, une sorte de manuel pour se libérer de la violence. La violence jaillit dans la vie de l’homme, à cause de l’homme, et les livres sacrés enseignent comment s’en débarrasser. Il faut vouloir l’Eden. Les hommes y parviennent par l’épreuve du mal, de la souffrance. Ce n’est pas parce que la Bible décrit la violence qu’elle la prône. Les livres sacrés appellent tous une lecture intelligente, critique. C’est la lecture qui fait le livre.

Les hommes ont assassiné au nom de toutes les religions. Même le bouddhisme a été brandi lors des bains de sang en Birmanie. Mais les religions sont des mouvements fondamentalement humanistes. C’est entre l’ignorance et la violence qu’il y a un lien. La violence me paraît une entreprise désespérée pour se dérober à l’incertitude. Elle surgit quand l’homme rejette ses limites, et révèle une maladie de la pensée. Attention, de la pensée, pas une maladie religieuse.

Vous en profitez pour rétablir le véritable sens du djihad…

… qui signifie non pas guerre sainte, mais effort contre ses mauvais penchants. Il exprime une lutte intérieure. C’est une logique politique de haine et de division qui le détourne de son sens. En attaquant le christianisme et la République, les islamistes engendrent une méfiance systématique à l’endroit de l’islam. Et il est difficile de répondre à la douleur par l’ouverture. Pas tout de suite. Mais notre destin réside dans les mains de ceux qui provoquent la réserve: les musulmans. Qu’ils se montrent sans complexes, s’opposent aux islamistes, affichent les valeurs qu’ils partagent avec les non-musulmans. Et qu’artistes, intellectuels de tous bords participent à ces éclaircissements.

La crise spirituelle ne sera dénouée que spirituellement. Il est fondamental d’avoir une vraie culture religieuse. Daech recrute de petits délinquants sans culture religieuse. Ceux qui en ont une ne gobent pas les inepties qui sont dites au nom de l’islam. C’est parce qu’ils sont incultes qu’ils sont embrigadés dans la violence.

Le roman se conclut sur une question: «Arriverons-nous jamais à la vraie liberté?» Y tendez-vous?

J’y tends dans ma vie d’homme autant que d’écrivain. Je cherche la liberté de penser, d’agir, de vivre en étant libéré des préjugés, les miens, ceux dont j’ai hérité, ceux de la société. Mais cette liberté est un combat plus qu’un aboutissement. Un combat de chaque jour, un combat qu’on ne gagne jamais mais dont le sens se trouve dans le fait même de le mener.

Isabelle Fauconnier

L'Est Républicain - « Remarquablement écrit et érudit »

Il n’aura pas le Goncourt, il vient d’entrer à l’Académie. Il ne court pas après le succès, il l’a déjà, lui qui est traduit en 40 langues et dont le théâtre est joué dans presque autant de pays : Eric-Emmanuel Schmitt signe chez Grasset « L’homme qui voyait à travers les visages ». Autant le dire : c’est remarquablement écrit et érudit, mais jamais pédant. Schmitt adore Nancy : « Un salon de passionnés qui lisent leurs contemporains, des curieux. Un bonheur » et Nancy le lui rend bien. Dans son roman qui est une réflexion sur la violence et la prise en otage de Dieu dans toutes les religions, le romancier prête à son personnage une rencontre un peu spéciale. Sous drogue, Augustin interviewe Dieu sur son activité littéraire. Mais Dieu a arrêté sa carrière car les hommes n’ont pas compris ses livres… La métaphore est limpide, la réflexion d’Eric-Emmanuel Schmitt autrement moins simpliste : « Il faut savoir lire les livres, à commencer par les livres sacrés. C’est la lecture qui fait le livre et pas le livre qui fait la lecture ». Pour EES, le même livre peut-être lu comme « un appel au crime, à la violence, ou comme un stimulant pour être plus bienveillant, plus accueillant, plus ouvert ». Dans une société qui manque cruellement de culture religieuse, le dernier Schmitt est un lumineux bréviaire. D’agnostique croyant.

Pascal SALCIARINI

DNA Strasbourg - « Et Dieu dans tout ça? »

C’est  un  livre  ancré dans l’actualité d’une époque trouble,  confrontée  au  sanglant phénomène  de la radicalisation islamiste. On y entre en assistant à un attentat-suicide  en  plein Charleroi. Un kamikaze y éructe « Allahou  Akbar ! »  avant  de  se faire exploser, entraînant dans la mort huit personnes qui eurent la malchance d’être au mauvais endroit au mauvais moment.

Parmi les blessés, on relève, légèrement atteint, un jeune journaliste  stagiaire  d’une  feuille  de chou. Souffre-douleur non-rémunéré d’un rédacteur en chef dépourvu  de  tout  sens  moral, Augustin Trolliet survit dans un squat et peine à s’alimenter correctement. Hypersensible, d’une timidité maladive, doté d’un physique ingrat, il bénéficie cependant d’un don. Il voit ce que les autres ne voient pas : les morts qui nous entourent et parfois influencent nos actes.

Et justement, peu avant l’attentat, Augustin Trolliet a pu observer le kamikaze s’avancer sur la grand-place de Charleroi accompagné d’un personnage vindicatif, de la taille d’un oiseau, accroché à son épaule…

Un petit quelque chose du Sixième  Sens,  l’impressionnant  film de M. Night Shyamalan, parcourt L’homme qui voyait à  travers les visages, le dernier livre d’Eric-Emmanuel Schmitt. La paroi entre le monde  des vivants et celui  des morts y apparaît très poreuse... L’auteur s’y met lui-même en scène, avec un certain humour, voire une  bonne  part  d’autodérision lorsqu’il  aborde  la  prolixité  de son œuvre littéraire. Mais il faut absoudre ici Eric-Emmanuel Schmitt de toute tentation nombriliste. Le propos du livre dépasse sa personne...

Au-delà de ce qui pourrait apparaître comme un conte fantastique  nourri  des  préoccupations d’un Occident sidéré par la menace du terrorisme islamiste, c’est bien le rapport paradoxal du mal au religieux qu’aborde le romancier. Qu’est-ce qui lie, de manière aussi universelle et intemporelle la violence aux croyances en un Dieu  supposé  protecteur  de  ses ouailles ?

Certes,  comme  le  remarque l’auteur, les religions du Livre ne détiennent pas le monopole des massacres,  mais  leurs  parcours respectifs abondent en pages généreusement  teintées  de  sang. « Dieu  constitue le  feu, les  religions en dérivent comme des refroidissements »,  analyse  Eric-Emmanuel Schmitt qui décortique  le  modèle  dominant de cette perte de chaleur divine.

Car de ce feu, prophètes et mystiques tirent leurs visions, opérant un  premier  “refroidissement”. « Puis les textes circulent, amendés, récrits. Deuxième refroidissement. Ensuite, les cultes s’établissent, les rives se définissent, les Églises se construisent. Troisième  refroidissement.  Enfin, pour  unir  les  masses  de  façon claire et simple, les dogmes remplacent le feu. Et là, ça peut devenir polaire ! » La description de ce processus devrait figurer dans les programmes de toutes les facultés de théologie…

Et Dieu dans tout ça ? La question mérite  d’être  posée  pour  un auteur qui ne cache pas l’expérience mystique que fut la sienne en plein désert et qui vénère Charles de Foulcauld. Ne doutant de rien, Eric-Emmanuel Schmitt met Augustin Triollet en contact avec Dieu. Prévenons ceux qui l’imaginent en vieillard barbu nimbé de lumière surfant, les bras tendus, sur un grand nuage: ils font fausse  route.  Le  Créateur  apparaît sous la forme “hugolienne” d’un Grand Œil. Et s’exprime de bon cœur sur l’Ancien et le Nouveau Testament ainsi que sur le Coran. Il en parle d’un ton badin, à la façon d’un auteur évoquant ses succès littéraires et se plaignant de  l’interprétation  abusive  que peuvent en faire ses lecteurs. Au point de décider de cesser à jamais  toute  nouvelle entreprise éditoriale. Qui s’en plaindrait ?

Serge Hartmann

Métro (Belgique) - « Enquête sur la violence commise au nom de Dieu »

Après «La Nuit de feu», dans lequel il dévoilait sa foi, Eric- Emmanuel Schmitt pose la question de la responsabilité dans son nouveau roman: à qui incriminer les guerres de religion? À l’Homme? À Dieu? Dieu a-t-il un plan démoniaque dont le but est de voir les Hommes s’entre-tuer? Ou est-ce l’Homme qui n’a pas su interpréter ce que Dieu souhaitait? Avec «L’homme qui voyait à travers les visages», l’écrivain nous livre un roman énigmatique et philosophique.

 

Votre roman n’est-il pas en quelque sorte la suite de La nuit de feu ?

  «Les livres, c’est comme les trains : un en cache un autre. Quand j’ai eu fini ‘La nuit de feu’, je me suis rendu compte qu’il y en avait un autre derrière. Le sujet est différent. Mais la liberté que j’ai acquise en écrivant ‘La nuit de feu’, je savais que j’allais m’en servir dans ce roman.»

 Votre personnage Augustin rencontre Dieu. Les questions qu’il Lui pose sont-elles celles que vous voudriez vous-même Lui poser ? 

«La première question que je Lui poserais, c’est: ‘Pourquoi ne te manifestes-Tu pas plus? Pourquoi pas à tous les hommes?’ Moi j’ai eu la chance de le rencontrer dans le Sahara. Je n’ai jamais compris pourquoi moi et pourquoi si peu de monde. Je comprends que Dieu est objet de foi et que donc il ne doit pas être trop manifeste. Mais je me demande pourquoi Il ne s’est pas manifesté à d’autres êtres qui en avaient plus besoin que moi. »

 Les questions que Lui pose Augustin relèvent plus de la guerre et de la responsabilité ?

«Il l’interroge sur les trois livres qu’il a écrits. C’est Bernard Pivot qui interroge Dieu sur son œuvre littéraire. Ce sont des questions que je Lui aurais aussi posées. Maintenant, j’ai les réponses.»

 Pensez-vous que ce sont les réponses qu’aurait pu donner Dieu ?

«Oui, j’en suis persuadé. S’Il a fait l’Homme libre, Il l’a fait libre de se tromper, d’interpréter, de choisir le bien ou le mal, etc. Dieu lui propose de lire un texte qui l’oblige à réfléchir. En tant qu’Homme, j’ai toujours été surpris, parfois scandalisé, par l’incohérence des textes sacrés: dans l’Ancien Testament, il y a de nombreuses injonctions à la violence, il y a des génocides justifiés, etc. Je n’arrive pas à reconnaître le Dieu que j’aime dans ce Dieu-là. Un Dieu qui punit, qui venge, qui est en colère. Dans le Nouveau Testament, je trouve des choses qui m’élèvent, qui m’appellent à passer à un degré supérieur d’humanité et de sagesse. Pourtant, il y a des épîtres qui ne me plaisent pas. Surtout l’Apocalypse. Dans le Coran, je retrouve également des versets qui élèvent l’âme et d’autres qui incitent à la violence. J’avais besoin de comprendre ce disparate. Et puis, j’ai compris: Dieu a écrit ces textes pour nous inciter à réfléchir.»

 Ce sont quand même des hommes qui ont écrit les textes.

« Il a des nègres, oui. On les appelle des prophètes. On peut se demander si ses nègres sont fiables ou non. Moi j’ai écarté cela. Je me suis dit que c’est Dieu Lui-même qui nous envoie un texte et qu’Il nous oblige à le critiquer. Je ne pense pas qu’il puisse avoir de rapports aux textes sacrés sans réflexion critique. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir de religiosité sans exercer son intelligence. »

 Dieu aurait-il surestimé l’Homme alors ?

 «C’est sûr que l’Homme n’est pas à la hauteur. Autrement, il ne serait pas barbare. Il n’y a aucun progrès dans l’humanité. L’Homme ne progresse pas. Il y a des progrès scientifiques mais pas humains. Ce qui est important pour moi, c’est de comprendre qu’un livrevaut par la lecture que l’on en fait. Un livre lu par un imbécile va justifier des meurtres et des massacres. Ce même livre lu par un esprit qui cherche à s’élever va produire de sublimes réflexions.»

 Vous posez la question de « Qui écrit quand j’écris ? ». Vous n’apportez pas seulement une réflexion sur le lecteur mais également sur l’auteur.

«On ne sait jamais vraiment qui a écrit quoi. Qui a écrit les textes sacrés? Dieu? Ses scribes? Qui a écrit le livre que vous avez dans les mains? Augustin? Schmitt? Et surtout derrière, c’est la question de l’inspiration, divine ou humaine. Quand j’écris, je ne sais absolument pas d’où ça vient. Mon intelligence crée un cadre et ce qui se passe à l’intérieur de ce cadre me dépasse. Je décris des lieux où je ne suis jamais allé. C’est pour cela que je dis que ce sont peut-être les morts qui me soufflent les idées. L’inspiration est un phénomène mystérieux. Comme disait Cocteau, l’auteur, c’est celui qui feint d’être l’organisateur d’un mystère qui le dépasse. Je me sens beaucoup plus scribe que créateur. » 

Vous vous mettez même en scène dans votre livre. Pourquoi ?

«On ne peut pas donner la véritable raison puisque la réponse se trouve à la fin du livre. Mais ce que l’on peut dire c’est qu’Augustin avait besoin de quelqu’un qui avait déjà réfléchi sur les religions et qui les voyait de manière positive. Après, il y a des pièges bien sûr. Celui de la complaisance. Soit on dit trop de bien de soi, soit trop de mal.»

 Savez-vous à l’avance ce que vous allez raconter dans vos livres ?

«J’écris des livres pour découvrir ce que je pense et pas pour dire ce que je pense. Le livre est toujours une enquête. Celui-ci est non seulement mon enquête mais également celle d’Augustin pour essayer de comprendre comment des gens se font sauter et tuent d’autres personnes en criant ‘Alla-hou akbar’. D’où vient la violence? Peut-on parler de violence humaine, de religion ou de Dieu? Ce sont trois hypothèses.»

 Augustin voit les morts qui hantent les vivants. Pour pouvoir imaginer une rencontre avec Dieu, il vous fallait un personnage qui avait ce don ?

 «Il faut avoir le don de voir l’invisible. Augustin, comme saint Augustin, voit les invisibles et l’invisible. Il est prédisposé à faire ce voyage.»

 Pourquoi l’avoir imaginé marginalisé, isolé, seul ?

«Augustin est orphelin, il vit dans un squat, il a faim, il n’a pas d’argent. Il est au ban de la société et pourtant, il n’a aucune rancœur. Il serait un candidat parfait pour le jihadisme ou toute forme de sectarisme. Mais il ne l’est pas. Pourquoi? Parce qu’il réfléchit, il cherche. Il est dépourvu de préjugés. Par ailleurs, il n’est pas dans une démarche identitaire. Il neveut pas se donner la solidité d’une histoire et d’une origine. Il ne la connaît pas et il accepte de ne pas savoir. C’est un héros philosophique. Et puis, il est candide et naïf. La candeur et la naïveté sont pour moi des vertus. Notre époque les déteste et s’en moque car notre époque est cynique. Mais moi je ne le suis pas et Augustin ne l’est pas non plus (rires). »

 

Maïté Hamouchi

Le journal de Montréal (Canada) - « Eric-Emmanuel Schmitt le visionnaire »

Faisant partie des fidèles de la rentrée littéraire, Eric-Emmanuel Schmitt se penche cette fois sur l’un des grands questionnements de l’heure: pourquoi, au nom de Dieu, autant d’attentats sont-ils commis?

Eric-Emmanuel Schmitt devin? C’est la question que tout le monde ne manquera pas de se poser au cours des prochaines semaines. Car bien avant que Bruxelles devienne le théâtre d’attentats-suicides revendiqués par l’ÉI ou qu’un individu attaque à coups de machette deux policières de Charleroi en criant «Allahu akbar», l’écrivain français naturalisé belge avait déjà entamé la rédaction de L’homme qui voyait à travers les visages. Un roman carrément visionnaire, puisqu’un terroriste ne tardera pas à y faire huit morts et 25 blessés en se faisant sauter place Charles II... le cœur historique de la ville de Charleroi.

«Malheureusement, une fois qu’on a compris la logique du fanatisme, on devient voyant, explique Eric-Emmanuel Schmitt, qu’on a joint quelques jours après son retour de Rio, où il a commenté pour France Télévisions les épreuves d’athlétisme pendant toute la durée des Jeux olympiques. Quand j’ai commencé à écrire les premiers chapitres de L’homme qui voyait à travers les visages, il n’y avait pas encore eu d’attentat en Belgique. Un matin, je me suis donc réveillé en apprenant que deux bombes venaient d’éclater à l’aéroport de Bruxelles et j’ai eu très peur, parce que je savais que certains de mes proches étaient sur place à ce moment-là. Je me suis même presque dit que si je n’avais pas écrit ces chapitres, rien ne serait arrivé...»

L’autre Eric-Emmanuel Schmitt

 

Par une terne matinée d’automne, un kamikaze d’origine maghrébine sèmera ainsi la terreur à Charleroi. Et seul Augustin Trolliet, stagiaire non rémunéré à la rédaction de Demain, le journal local, aurait peut-être pu empêcher le bain de sang qui en a découlé: capable de voir les morts accompagnant la plupart des vivants, il a en effet rapidement été intrigué par l’étrange défunt en djellaba qui invectivait sans relâche le jeune Hocine Badawi juste avant que ce dernier se fasse exploser.

«Comme je m’interrogeais de manière générale sur les rapports des hommes et de la violence, je suis parti du contemporain pour le dépasser, précise Eric-Emmanuel Schmitt. Le roman, c’est un chemin qu’on fait dans le présent, le passé et le futur pour essayer d’en cerner les invariants. L’intérêt d’un roman n’est donc pas de reproduire le réel, mais de tenter de le comprendre, et je voulais qu’Augustin fasse son enquête avec quelqu’un de passionné par la ­religion.» Un quelqu’un qui, ô surprise, sera nul autre qu’Eric-Emmanuel Schmitt!

«Dans mes romans, je suis toujours présent en tant qu’auteur, parfois en tant que narrateur (dans La nuit de feu, par exemple), poursuit le prolifique écrivain. Mais là, tout d’un coup, je me suis vu débarquer comme personnage.»

«Au début, ça m’a gêné, car je tenais à éviter les pièges en tombant dans l’hagiographie (dire du bien de soi-même) ou dans l’anti-hagiographie (dire du mal de soi pour que les autres nous trouvent des qualités – ce qui est très courant à Paris!). Je n’ai cependant pas tardé à être à l’aise avec le Schmitt de L’homme qui voyait à travers les visages, parce qu’en jouant un rôle dans la vie d’Augustin, il est très vite devenu un personnage à part entière avec ses chiens, son mur de morts [qui ne peut être vu que d’Augustin!] et ses zones de mystère.»

L’ignorance à la base de tout

Grâce au concours inopiné de ce Schmitt version papier, Augustin tentera peu à peu de découvrir pourquoi Hocine Badawi a commis l’irréparable et, surtout, pourquoi la religion génère présentement autant de violence. Une tâche ingrate à laquelle quantité de spécialistes se sont déjà attaqués et qui, à l’heure actuelle, condamne ­essentiellement certains mouvements islamistes.

Agrégé de philosophie, le vrai Schmitt déploiera toutefois une fois de plus son immense talent d’écrivain pour nous faire réfléchir et nous amener à voir les choses autrement: après avoir facilement réussi à nous captiver en racontant par le menu l’étrange parcours professionnel d’Augustin, il nous incitera à nous interroger sur la manière dont on appréhende la religion, la manière dont elle peut tour à tour être source de sagesse ou source d’attentats sanglants. «Tout dépend de l’homme qui en lit les livres, rappelle-t-il. Ce qui fait la valeur de Dieu, c’est la façon dont on le perçoit et dont on ­l’enseigne; ce qui fait la valeur du ­Coran, c’est ce qu’on y puise.»

Sachant très bien que les romans ne changent pas le monde, Eric-Emmanuel Schmitt pense néanmoins qu’à l’occasion, certains d’entre eux peuvent entièrement changer une personne. «Il faut toujours jeter son livre à la mer et, oui, peut-être que ce sera le livre qu’il fallait à telle personne pour l’aider à penser de façon plus juste. Un livre, c’est toujours une main ­tendue.»

KARINE VILDER

Direct Matin - « Un monde qui interroge. »

Elu cette année à l’académie Goncourt, Eric-Emmanuel Schmitt offre un ouvrage étonnant. Entre fiction ancrée dans l’actualité, roman à suspens et philosophie, l’auteur s’interroge sur les mystères de la violence commise au nom d’une religion. Vient-elle des hommes, de Dieu? Pour mener cette enquête, il convoque un personnage énigmatique.

La Libre Belgique (Belgique) - « Un morceau de bravoure »

Le nouveau roman d’Eric-Emmanuel Schmitt, L’homme qui voyait à travers les visages, contient un morceau de bravoure: l’interview de Dieu lui-même par un “journaliste” envoyé par Eric-Emmanuel Schmitt! Ils ont une bonne raison d’aller ainsi à la source: le roman débute à Charleroi par une attaque djihadiste et de nombreux morts. Le kamikaze invoquait Dieu pour justifier son carnage. Dieu est-il alors le responsable de tous ces morts? Est-ce l’homme? Ou sont-ce les religions qui sont dévoyées? Le jeune Augustin mène cette enquête avec la truculente et non-conformiste juge Poitrenot. En homme de théâtre et romancier, Eric-Emmanuel Schmitt soigne ses rebondissements et ses dialogues et veille à ses personnages secondaires. Il nous mitonne surtout ce mélange de romanesque et de réflexion philosophique qu’il affectionne tant.

Charleroi et cette juge Poitrenot, si belge, c’est un hommage à la Belgique?

J’aime les gens à Charleroi, j’ai une maison de campagne toute proche. Et Poitrenot est, de fait, très belge. En Belgique, on est sans filtre, alors que les Français se croient toujours à Versailles, dans le contrôle permanent des apparences. Poitrenot peut alterner les réflexions sublimes et le banal.

Flaubert disait que Mme Bovary, c’était lui. Vous allez plus loin en vous mettant en scène.

J’exploite la liberté que me donne Diderot d’arriver comme un personnage dans mon récit. Mais c’est Augustin qui est en fait mon double, en plus jeune. Il cherche sans préjugés, il veut être écrivain, il est habité par le désir de comprendre et prend des risques. La question est bien de savoir qui écrit quand j’écris. On est souvent le simple scribe de ses propres personnages qui s’imposent à nous.

Dieu ne répond pas vraiment à la question de la violence.

Il laisse l’homme totalement libre et responsable, y compris dans la lecture qu’Il fait des textes sacrés, reprenant des passages ou pas (les trois textes écrits, dit-on, par Dieu, contiennent des passages d’une violence inouïe). Ce n’est pas Dieu qui a la charge de l’homme, mais l’homme qui a la charge de Dieu. Il doit amener l’homme à la hauteur de Dieu. Victor Hugo disait: “Dieu est à faire”, c’est-à-dire que si Dieu est le meilleur de l’homme, faites-le.

Laplace disait que pour comprendre le monde, il n’avait pas besoin de l’hypothèse de Dieu.

Moi non plus, car la raison est incapable de prouver l’existence ou la non-existence de Dieu. Dieu dépend du cœur, de la foi, de l’expérience et il est inspirant. Les religions sont souvent dévoyées mais toutes ont le projet de dépasser la violence.

G.Dt

Le Progrès - « J’avais besoin de refaire le procès de Dieu »

Éric-Emmanuel Schmitt propose un roman philosophique inspiré par l’actualité, L’homme qui voyait à travers les visages. Il revient dans sa ville natale, Lyon, pour une conférence à la Bourse du travail. Entretien.

Le terrorisme, l’islamisme… L’actualité a inspiré votre dernier roman ?
« Ce roman, j’avais envie de l’écrire depuis des années. Et après les attentats de Paris, je sentais le besoin d’écrire parce que je voulais comprendre. C’est un roman sur l’origine de la violence, je voulais comprendre si elle est imputable à l’homme ou aux religions, ou à Dieu. »

Est-ce lié à cette « illumination » dans le désert que vous racontiez dans La nuit de feu ?
« Oui, parce que quand je vois des gens commettre des atrocités au nom de Dieu, je suis doublement choqué. D’abord en tant que citoyen, mais aussi en tant que croyant. Le Dieu auquel je crois ne me pousse pas à la haine mais à l’amour. Il ne m’entraîne pas à la guerre mais à la paix. J’avais besoin de refaire le procès de Dieu. »

En quoi votre roman est-il philosophique ?
« C’est le genre que je pratique parce que je crois que la fiction apporte beaucoup à la réflexion. On emmène le lecteur au-delà de ses opinions spontanées, justement par la création de personnages, d’histoires. La fiction, qui touche davantage de lecteurs qu’un essai, remet en situation les grandes questions philosophiques à travers les personnages et les situations. »

Il y a aussi votre attachement au siècle des Lumières…
« Oui, j’aime la liberté de Voltaire, de Diderot… Surtout quand elle utilise des formes non traditionnelles. »

Vous vous mettez en scène en tant que personnage, n’est-ce pas un peu « too much » ?
« Dans mon récit, je savais que j’allais devoir apparaître à un moment donné. J’ai essayé d’éviter deux écueils, dire trop de bien ou trop de mal de moi, les deux pièges du narcissisme. De plus, c’était plus facile de parler de moi à travers un personnage. Il aurait été idiot de mettre en scène quelqu’un qui dise exactement la même chose que moi et soit un autre. »

Dans votre roman, vous nous projetez en 2060, quelle est votre vision de l’avenir ?
« Je ne suis pas Cassandre. Ce que je peux proposer, ce sont des embryons de solutions. Je suis un militant du fait que l’on devrait enseigner les religions et les athéismes à l’école publique. »

Nicolas Blondeau

Le Pèlerin - « Dieu nous laisse libres. »

Votre récit de la rentrée débute dans la violence des attentats avec un personnage principal, Augustin, pétri de douceur et de curiosité...
Augustin est animé par le désir de com­ prendre. Orphelin sans ressources et sans toit, méprisé par le directeur du journal belge dans lequel il effectue un stage, il ne nour­rit ni haine ni rancune à propos de sa situa­tion. Son absence de racines et de famille devrait faire de lui un candidat idéal à la haine et à la radicalisation. Eh bien non ! Il réfléchit. Sa soif de comprendre le protège. Toute l’enquête de ce livre repose sur l’op­ position entre la violence de l’ignorance et les bienfaits de la connaissance. Je chemine sur cette voie avec Augustin. Il me prête son ingénuité, moi ma main pour écrire. Je ne sais plus lequel de nous deux est l’auteur de ce récit. Qui écrit quand on écrit, qui agit quand on agit, est la deuxième question de ce récit philosophique.


Votre héros possède un don unique : il lit à travers les visages.
Augustin perçoit autour de chacun d’entre nous les êtres minuscules – anges ou démons – qui nous motivent ou nous hantent. Il voit les morts qui accompagnent les vivants. Alors que son directeur l’envoie réaliser un micro­trottoir, il est attiré par la présence d’un petit homme sur l’épaule d’un adolescent. La miniature en djellaba invective le jeune homme tremblant... qui se fait exploser quelques instant plus tard. Augustin échappe par miracle à l’attentat. Devenu l’unique sur­ vivant et témoin du drame, harcelé par sa hiérarchie, la police et la justice, il va mener sa propre enquête sur la violence et le sacré, et finir par décrocher l’interview dont nous avons tous rêvé, moi le premier. Et le pire, c’est que je vais l’aider à y parvenir.


Qui est à l’origine du fanatisme religieux ? Dieu à travers l’homme ? Ou Dieu est-il l’excuse invoquée?par l’homme ?
Je dis que c’est l’homme qui agrandit Dieu ou le rapetisse. On peut trouver dans chaque grand texte fondateur d’une reli­gion des préceptes d’amour et des appels au crime. Moi qui suis chrétien, j’adhère inté­gralement au message des Évangiles mais je tourne le dos au dernier récit de l’Apocalypse qui reprend le ton violent de l’Ancien Testament. Il n’y a pas de livre. Il n’y a que des lectures. C’est dans les contradictions du texte que l’être humain trouve l’espace critique de sa liberté. Un Dieu qui parlerait clairement et nous dirait ce qu’il faut faire est un fantasme. Dieu ne piétine pas le libre arbitre des hommes.


Les djihadistes prétendent pourtant que le Dieu du Coran? est le commanditaire de la violence contre les hommes.
Les musulmans intégristes ne lisent pas le Coran. Ils n’en mâchent pas le contenu avec leur esprit. Ils en extraient les passages les plus violents pour les rabâcher aux ignorants. Il y a autant d’appels au meurtre dans l’Ancien Testament. Aucun texte sacré ne se passe d’une lecture critique. Quelle que soit la reli­gion, on ne peut pas faire l’économie de l’intel­ligence et de la réflexion. Les juifs l’ont com­ pris qui accordent une place fondamentale au commentaire. Le christianisme, qui repose sur quatre Évangiles ne disant pas tout à fait la même chose, permet aussi la liberté d’inter­prétation. Dans l’histoire musulmane, il y a eu des périodes de lecture critique du Coran mais, aujourd’hui, ceux qui en font une lecture restrictive crient si fort qu’ils empêchent les modérés de s’exprimer. Il est urgent pour ces derniers de reprendre la parole.


Comment sortir du piège tendu par l’intégrisme ?
En réaffirmant la frontière entre croire et savoir, et en enseignant le fait religieux à l’école pour préserver les jeunes consciences du matraquage des fanatiques. Je crois au pouvoir éclairant d’un enseignement laïc de l’histoire des religions donné par des pro­fesseurs à tous les élèves. Je suis un huma­niste, je mise sur la connaissance partagée et la responsabilité des hommes. L’homme a la charge de l’homme et celle de Dieu. Tout dépend de lui. « Dieu est à faire », disait Victor Hugo. À nous de penser un Dieu qui nous élève ou nous réduit.?

Catherine Lalanne

Paris Normandie - « Epopée mystique et philosophique, magnifiquement écrite. »

Jeune stagiaire dans un journal belge, Augustin est le témoin d’un attentat terroriste à Charleroi. Interrogé par la police, il va vivre l’aventure de sa vie. Car il a un don unique, celui de voir ce que les autres ne voient pas, c’est-à-dire des êtres vivants qui gravitent autour des hommes. Des anges ? Des démons ? Des personnes disparues ou décédées ? Grâce à ce don, il va rencontrer des personnalités in- croyables et réaliser l’interview la plus improbable. Inspiré par une actualité empreinte de violence et de fanatisme, EES s’interroge sur la motivation des terroristes et les rai- sons de leur radicalisation. Après La Nuit de Feu, il poursuit sa re- cherche spirituelle et ses interrogations sur le divin et la religion. Ce qui fait toute l’originalité de ce roman est que l’auteur lui-même se met en scène dans un rôle majeur et exploite son propre personnage, entouré de grands hommes qui sont ses sources d’inspiration. On a aimé cette épopée mystique et philosophique, pittoresque aussi, magnifiquement écrite.

I.C.-L.B.

Critiques des blogs

MON STYLO VOYAGEUR - « Une histoire passionnante, troublante.. »

Avec ce nouveau roman, Eric-Emmanuel Schmitt continue son exploration des mystères spirituels avec "L'homme qui voyait à travers les visages", ne histoire passionnante, troublante...

Le don d'Augustin : voir des personnes minuscules -des personnes décédées- auprès des personnes vivantes qu'il connait, lui cause des désagréments dans cette période tendue à Charleroi.

Le roman captive dés les premières pages, d'autant que le narrateur va rencontrer le personnage d'Eric-Emmanuel Schmitt qui lui demande d'aller à la rencontre de Dieu et de lui retranscrire ce tête-à-tête exceptionnel, unique. Car le dialogue entre Dieu et Augustin est intéressant, il amène à se questionner sur notre exitence sur cette Terre, sur les querelles des hommes sur la religion et tant d'autres choses qui malmènent encore notre monde, de nos jours.

J'ai surligné plusieurs passages sublimes, mais pour vous laisser le mystère de ce livre, je vous en offre deux, car "L'homme qui voyait à travers les visages" est un roman à découvrir pour cette rentrée !

"Si la mort consiste à ne pas compter aux yeux des autres, je la pratique déjà. De mon vivant, je suis un mort qu'on ne fleurit pas. Pour m'apporter un réel bienfait, il faudrait que la mort supprime la souffrance de ne pa compter" (Page 73)

"Depuis trente ans, j'explore le monde avec mon imagination, laquelle m'apparaît un véritable mode de connaissance. Quel ennui, vivre tout ce qu'on raconte ! Quelle perte de temps ! Je laisse ça à ceux qui s'obstinent à passer pour des romanciers bien qu'il leur manque le don de base : l'imagination..." (Pge 260)

Poleculture. - « Génialement audacieux. »

'auteur français Eric-Emmanuel Schmitt continue son exploration spirituelle dans son nouveau roman L'homme qui voyait à travers les visages. Augustin, journaliste non payé, orphelin et sans domicile, n'est personne jusqu'au jour où il est le témoin d'un attentat. Il va alors devenir le centre de l'attention de toute une ville. Audacieux, déroutant et philosophique, ce livre est intense.

Augustin est un solitaire qui n'a rien : ni toit, ni famille, ni travail, à part ce bénévolat dans un petit journal local en Belgique. Pourtant, il n'est pas ordinaire : il voit les morts et ces esprits qui accompagnent les vivants sans qu'ils s'en rendent compte. Un jour, alors qu'il est envoyé "sur le trottoir" pour collecter des informations, il est le témoin malheureux d'un attentat suicide sur une grande place qui fait plusieurs dizaines de morts et de blessés. Augustin devient une poule aux oeufs d'or pour son rédacteur en chef qui se frotte les mains de son témoignage au coeur de la triste action.

Il attire également l'attention d'une juge qui mène sa propre enquête, indépendemment du journal et de la police. Elle le charge de mener une réflexion approfondie sur une seule question : quel est le rôle et la responsabilité de Dieu dans tout ça ? Son hypothèse est la suivante : Dieu est le commanditaire de toute cette violence engendrée par les hommes. Augustin doit mener l'enquête et montrer un dossier contre le tout-puissant. Désormais coqueluche de son employeur, le jeune homme profite de l'occasion pour proposer l'interview d'un auteur : Eric-Emmanuel Schmitt. Grâce à la passion de ce dernier pour la spiritualité et la philosophie, Augustin mélange ses deux missions pour atteindre l'apotéose de son existence : interviewer Dieu lui même et lui poser directement la question.

On ne peut que souligner le génie d'Eric-Emmanuel Schmitt qui se dépeint sur plusieurs points : un contexte actuel où les pays sont ébranlés par les attentats, l'audace d'une conversation avec Dieu, une réflexion sur la religion et sur les hommes et enfin, différents degrés de lecture. Au premier abord, l'idée semble parfaitement délirante et le terrain glissant. Mais grâce à une plume habile et à une histoire savamment ficellée, L'homme qui voyait à travers les visages est d'une réalité et d'une cohérence surprenante. L'appel à la reconsidération de l'interprétation des textes sacrés relate d'une délicatesse intellectuelle et d'une remise en cause de la condition humaine, qui caractérise souvent l'écriture de Schmitt. 

Elodie Leman

Publikart.net - « A travers ce livre, toujours aussi bien écrit, Eric-Emmanuel Schmitt veut nous amener à une réelle réflexion sur l’Homme, sur ses actes barbares… »

Cette fois-ci, le dernier livre de Eric-Emmanuel Schmitt, L’homme qui voyait à travers les visages, ne commence pas vraiment bien. Dès les premières pages, on a la chair de poule. Ce qu’il nous raconte est trop proche de notre réalité d’aujourd’hui et une réalité que l’on déteste et qu’on aimerait n’avoir jamais vécu. Un livre qui nous concerne tous, chrétiens, musulmans ou non croyants.

Bien sûr, quand Eric-Emmanuel Schmitt a écrit son livre, on peut penser que c’était peut-être même avant les attentats du Bataclan. Depuis, les attentats se succèdent et s’aggravent dans l’horreur et dans l’inimaginable.
Alors forcément quand on ouvre un livre on veut s’évader et ne pas revivre LE cauchemar, pour ne pas dire LES cauchemars.

L’homme qui voyait à travers les visages raconte l’histoire d’un stagiaire, Augustin, qui travaille, bénévolement, car non payé par son patron, dans un journal « Demain », le quotidien de Charleroi. Comme il ne gagne pas un sou, Augustin est pauvre, très pauvre, mal nourri et dort où il peut. Mal traité, son patron, Philibert Pégard, finit par l’envoyer dans la rue pour faire une enquête sur des personnalités, avoir leur avis sur ce qui se passe dans le monde… Une façon de se débarrasser de lui.
Le pauvre Augustin se retrouve dans la rue, tout penaud et dégoûté.

Augustin, témoin et victime d’un attentat

Augustin est donc dehors, sur la place Charles II, au mauvais endroit, au mauvais moment. Et là, il est témoin et victime… d’un attentat. Oui, vous avez, hélas, bien lu ! Dès la 25ème page, on assiste à un attentat d’un kamikaze. En plein cœur de ville, devant une église. Oh, non, encore des victimes, encore cette horrible violence ! Encore un cauchemar… Et devant une église qui se prépare à un enterrement.

On a presque envie d’arrêter de lire. Et puis, l’histoire prend une tout autre dimension. Ouf. On s’accroche. On s’accroche à Augustin, qui pourtant ne paye pas de mine. Il est victime et en même temps, il a des réactions bizarres… Bref, il n’est pas comme tout le monde. Il décèle et communique avec les morts qui continuent à entourer les vivants… Une sorte de don. Il peut même communiquer avec les morts. Bien sûr, il n’ose pas le dire, ou à très peu de personnes, car on le prendrait pour un fou…

Eric-Emmanuel Schmitt, le personnage

L’histoire est un peu surréaliste mais attachante. Jusqu’où veut nous emmener Eric-Emmanuel Schmitt ? Sur son terrain de prédilection : la religion, bien sûr ! Et cette fois-ci, le scénario est vraiment original. Augustin va rencontrer un spécialiste des religions. Qui ? vous ne devinez pas ? Eh bien : Eric-Emmanuel Schmitt, lui-même !
Et ce grand auteur va révéler à Augustin ce qu’il pense de Dieu et des hommes et surtout de leurs rapports. Qui est Dieu ? Existe-t-il vraiment ? Et ses écrits, ils révèlent quoi au juste ?

A travers ce livre, toujours aussi bien écrit, Eric-Emmanuel Schmitt veut nous amener à une réelle réflexion sur l’Homme, sur ses actes barbares… Et aussi sur les différentes religions et leurs points communs.

Le scénario est très original puisque l’auteur s’introduit lui-même dans son propre livre et va inciter le jeune Augustin à découvrir Dieu, le Grand Œil, et même à le rencontrer pour lui poser toutes les questions possibles… La fin du livre est aussi dérangeante que le début du livre, mais dans le fond, la morale prend le dessus… Le livre incite à la réflexion, pour tous : Dieu, le bien, le mal, la religion, la liberté de l’homme…
Une sorte de compréhension de l’incompréhensible.

Peut-être que Eric-Emmanuel Schmitt veut nous faire prendre conscience de la complexité de notre situation actuelle face aux attentats terroristes et le pourquoi du comment…

Un livre surprenant mais un livre riche en réflexions, comme souvent chez Eric-Emmanuel Schmitt qui réussit toujours à placer ses nombreuses références et croyances religieuses.

Aujourd’hui alors que je viens de terminer de rédiger cette chronique, un prêtre vient d’être égorgé dans son église. On monte dans l’échelle de l’insoutenable. « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » a dit Jésus sur sa croix…

Que dirait Eric-Emmanuel Schmitt devant tant de barbarie, lui qui avait imaginé possible un attentat devant une église ?







Bénédicte de Loriol

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