Eric-Emmanuel-Schmitt - Romans
La Secte des Egoïstes - Commentaires

Longtemps, le roman me fit peur. Je ne savais que faire de la liberté qu'il donne, je craignais qu'elle ne devînt licence. Je peinais à trouver ma mesure ; chaque feuille était déchirée par mes questions. Pourquoi consacrer une ligne à une description ? Pourquoi pas un paragraphe ? Une page ? Dix pages ? Comment régler le débit de mon encre ?

Le théâtre a ceci de bon qu'il est très contraignant : la durée d'une représentation fixe les limites d'une œuvre, la logique des situations organise les scènes, le dialogue vivant permet d'écrire tout en prévenant de trop écrire, l'angoisse d'ennuyer le spectateur fait couper dans les pages, l'absence définitive du monde et de la nature jointe à l'inutilité de les décrire concentre sur l'humain, la nécessité de donner une bonne partition à chaque acteur précise le trait. Le dramaturge rejoint le compositeur de quatuor : sa musique de chambre exige une pensée claire, une construction rigoureuse et interdit le narcissisme.

Malgré ces difficultés, je n'ai jamais songé à privilégier le théâtre par rapport au roman. Les circonstances seules en ont décidé autrement ; le théâtre me consacra si vite qu'il absorba toute mon énergie pendant quelques années, ensuite l'excessive valorisation actuelle du genre romanesque provoqua ma mauvaise humeur et, par provocation, je me fis une coquetterie de m'affirmer uniquement comme auteur dramatique.

Combien de fois ai-je entendu ces phrases : " Vous êtes un véritable écrivain, vous méritez mieux que le théâtre, quand donc nous donnerez-vous des romans ? "
Agacé, je répondais que notre époque inversait les valeurs et que pendant des siècles de Corneille à Victor Hugo, on ne valorisait que le théâtre, rappelant au passage que Balzac estimait avoir raté sa vie d'écrivain parce qu'il n'avait pas connu la consécration des planches. On me laissait poliment hurler en attendant que je me calme.

Si j'ai, aujourd'hui, l'intention de me consacrer d'avantage au roman ce n'est pas pour céder à la pression ambiante. C'est parce que j'en ai besoin car certains sujets commandent d'être des romans tandis que d'autres commandent d'être des pièces.

La secte des égoïstes est un roman philosophique, assurément, mais un paradoxal roman philosophique puisqu'il n'est pas consacré à une sagesse philosophique mais à une folie philosophique. Tous, nous avons éprouvé ce sentiment curieux : douter de la réalité du réel. Chaque nuit, nous vivons des scènes intenses, colorées, dont le réveil, au matin, nous apprend qu'elles étaient illusion. Eveillés aussi, nous basculons parfois dans une incertitude douce nous demandant si l'univers est bien réel.

Moi-même, j'ai, vers l'âge de 20 ans, confondu souvent la vie rêvée et la vie éveillée, une habitude très embarrassante, et la lecture de Descartes, Leibniz, et surtout Berkley n'arrangea rien alors. Passant de sa forme ressentie à sa forme rationalisée, le solipsisme m'apparaissait incontournable, doctrine selon laquelle le monde, dans le rêve comme dans la veille, n'est jamais qu'une somme de sensations subjectives, que rien ne m'assure jamais de sa matérialité, qu'il n'a pas d'autre étoffe que mentale, qu'il n'existe qu'en moi et que par moi.

Tous les grands philosophes de la conscience, de Descartes à Husserl, sont passés par un moment solipsiste. Tous l'ont dépassé pour retrouver la réalité du monde.
Le solipsisme ne s'inscrit dans l'histoire de la philosophie que comme une étape vite contredite, une erreur. Il n'y a officiellement pas de philosophes solipsistes.
Or, mes lectures et mes fouilles sur le XVIIIe siècle me firent découvrir un énergumène, un penseur extravagant dont il ne reste rien sinon un nom : Gaspard Languenhaert.

Il avait soutenu, tout à fait sérieusement, que le monde n'existait que dans sa conscience, donc qu'il en était l'auteur. Surcroît de folie, il voulut fonder une école, convaincre, avoir des disciples alors qu'il professait sans doute la seule philosophie qui ne demande pas de disciples puisque les autres n'existent plus.
Il mourut à 33 ans d'une overdose d'opium.Je savais le peu que deux ou trois érudits savent ; je pouvais donc imaginer...J'ai profité de ce que, seul, le roman permet : la multiplication des "je" puis leur confusion.

La force occasionnelle du roman sur le théâtre est que le roman n'offre pas une action, mais un point de vue sur une action, voire des points de vue.
Le roman, écriture de la subjectivité, permettait de traiter ce thème, les vertiges de la conscience, impossible au théâtre. Les excellentes réactions à sa parution auraient dû, pensent certains, m'encourager à écrire immédiatement un autre roman.
C'est bien ce que j'ai fait. Ce fut l'Evangile selon Pilate. Mais cela me prit huit ans.

Barcelona, Espagne, 13 Août 2000

Eric-Emmanuel-Schmitt