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Madame Pylinska et le secret de Chopin
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Résumé
Un portrait inédit et poignant, explorant avec finesse la relation complexe père-fils. Biblioteca
« Papa ! », le plus beau mot du monde, celui qui naguère suffisait à effacer tous les tracas.
Le petit Wolfgang adore son père, Léopold Mozart, son guide, son modèle, son dieu vivant. Mais vient le temps où l’enfant prodige s’élève plus haut que le maître, et l’admiration se mue en dédain. L’un rompt, s’émancipe, grisé de passions nouvelles ; l’autre souffre, se résigne, cède sa place, contraint d’inventer des liens différents. Un drame silencieux qui, peut-être bien, s’immisce dans toute relation entre père et fils…
Avec la grâce du compositeur, Éric-Emmanuel Schmitt fait vibrer le plus déchirant des chants, celui de l’amour filial et paternel quand il est nourri d’un attachement aussi tendre que maladroit, celui de deux êtres que la vie sépare mais que la musique ne cessera jamais de réunir.
Critiques
Le Nouvel Obs - « Rapide et spirituel, plaisant et virevoltant! »
Eric-Emmanuel Schmitt a joué de tous les instruments, mais c'est peut-être au clavecin qu'il est le meilleur. Sa langue est faite pour la corde pincée. Si bien qu'on en oublie presque le défi qu'il s'est lancé : raconter la vie de Mozart en à peine deux cents pages.
Mais le roman de Schmitt ne cherche pas à se substituer aux biographies monumentales.
Il s'agit plutôt de capter l'esprit du compositeur dans un texte qui emprunte, pour le style, à ses allegro vivace. Rapide et spirituel, plaisant et virevoltant. Si Schmitt s'attarde sur la relation entre Leopold Mozart et son fils Wolfgang, son livre raconte aussi la recherche humiliante de nobles protecteurs qui permettaient aux compositeurs de survivre en l’absence de droits d'auteur. Paternité. Wolfgang va-t-il pardonner à Leopold? L'indomptable génie qui refuse la tutelle des puissants ne peut comprendre les courbettes du père devant le prince-archevêque Colloredo qui, selon son fils, « n'y comprend rien à la musique : il est sourd ». S'ensuit une brouille, fil principal du roman, avec des retours en avant/en arrière qui font songer à la construction du film de Milos Forman, « Amadeus».
Famille. Schmitt croque les personnages qui gravitent autour de Mozart, dont la jeune soprano qu'il courtise, Aloysia, soeur de Constance qui devient sa femme. Sans oublier la redoutable belle-mère. Une jolie galerie de portraits qui, dans une adaptation au théâtre, ferait le régal des acteurs.
Doigt. Mais l'essentiel du roman se joue ailleurs. Dans la fascination qu'exerce le compositeur sur Schmitt, lui-même étant une sorte de prodige. Se gausser des notables (aujourd'hui, on les appelle des critiques littéraires) en écrivant comme bon lui semble, avec un élan plébiscité par le public, n'est-ce pas, pour Mozart comme pour Schmitt, La même manière de leur adresser un doigt d'honneur ?
Didier Jacob
Libération - « Du clavier au Divan. Eric-Emmanuel Schmitt analyse les Mozart. »
Le dernier livre d'Eric-Emmanuel Schmitt a beau séduire en librairie, il a de quoi faire sourciller certains psys. On y trouve un père omnipotent, un fils surdoué, une sœur mise de côté et cette phrase, dans la bouche du jeune Wolfgang Amadeus Mozart: «Juste après Dieu, il y a mon papa.»
La fille de l'écrivain aurait pu dire quelque chose de similaire. «Quand elle prend un livre, son premier réflexe; c'est de chercher la photo de son père», racontait-il sur le plateau de la Grande Librairie, en février. Passionné de musique, en pause après le cinquième tome de son cycle «la Traversée des temps», il s'intéresse à la relation filiale entre Léopold et Wolfgang, après Ma vie avec Mozart, Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent... ou encore Madame Pylinska et le secret de Chopin (Albin Michel, 2005, 2010 et 2018). Les rapports de force entre mentor et génie, l'oscillation entre admiration et dégoût se mêlent à des réflexions plus contemporaines sur ce qu'est un bon père. Disons que la question n'est pas encore réglée.
Cette famille aurait-elle dû passer sur le divan?
On serait tentés de dire oui, mais il aurait fallu que la psychanalyse existe. Pour l'heure, la devise de la famille s'impose: «Un Mozart ne doit jamais être médiocre.» Le fils s'y applique. Il compose, apprend le violon, termine ses devoirs en vitesse éclair. La tâche est plus ardue pour la fille, musicienne elle aussi. «Nannerl, elle, est alternativement contaminée par l'angoisse de sa mère, lAs affres de son père, la joie de son frère. Elle ressent tout.» Léopold, professeur de musique et compositeur, orchestre ce petit monde et emmène ses enfants en tournée. «Bêtes de foire», soufflent certains. Mais cet équilibre, déjà précaire, se fissure petit à petit quand l'élève dépasse le maître. «Léopold sent poindre une appréhension qui le glace: a-t-il enfanté un prodige... ou un monstre? »
Fallait-il «tuer le père»?
Tandis que la petite troupe parade pour les grands de ce monde, «Wolfi» ne supporte plus d'être à leur merci et s'oppose à l'autorité de Léopold. Père et fils s'éloignent, l'un à Salzbourg, l'autre à Vienne. Cette cassure était déjà annoncée au début du roman, rythmé par un va-et-vient entre présent et passé. Dès le départ, Léopold était montré seul avec sa fille, l'enfant qui ne l'a pas quitté, et désespéré de ne pas recevoir des lettres de son fils. Wolfgang, lui, savoure sa liberté, et met fin à sa carrière d'interprète pour se lancer dans la composition.
Wolfgang était-il un bon fils ?
«Un hommage! A un homme qui se targuait de tout savoir... et qui savait tout, sauf ce qui ne s'apprend pas. Un compositeur provincial, borne. Un père qui a voulu castrer son fils.» Les invectives de Wolfgang à la mort de Léopold ne penchent pas vers l'idéal du fils parfait.
Pourtant, c'est bien pour saluer son père (et pour une bourse généreuse) qu'il écrit le Requiem, son ultime œuvre. Le deuil et la prise de conscience passent alors par la création. «Il m'a aimé, instruit, il a remué ciel et terre pour moi. Tout ce qui était en son pouvoir, il l'a accompli. Il a su être un père. C'est moi qui n'ai pas su être un fils.»
MAÏA SIEURIN
Paris Match - « PAROLES INTIMES DE JEUNE PAPA. »
Il était de ceux qui considèrent un livre comme un bébé. Puis ses enfants sont nés, et là, tout a changé. Depuis deux ans, Éric-Emmanuel Schmitt est papa. Un rôle nouveau qui le bouleverse, le transforme et l’inspire jusque dans l’écriture. Dans son nouveau roman « Juste après Dieu, il y a papa », il explore avec émotion le lien unique entre un père et son fils. On y lit Mozart mais, derrière les notes, c’est Schmitt lui-même qui se dévoile un peu. Un écrivain en état de grâce.
Paris Match. Vous consacrez votre dernier roman à Wolfgang Amadeus Mozart. Pourquoi ce compositeur ?
Éric-Emmanuel Schmitt. Il m’a sauvé. Il m’a arraché à une dépression adolescente où tout désir s’était éteint, où plus rien n’avait de sens. Je traversais une période de détresse extrême, au point d’envisager le pire. Et puis, un jour, à l’Opéra de Lyon, lors d’une répétition à laquelle j’assistais, une chanteuse est entrée sur scène. Je trouvais tout moche, poussiéreux. Les lieux n’avaient pas encore été rénovés par Jean Nouvel. Mais quand elle s’est mise à chanter, tout a basculé. Elle a interprété l’air de la Comtesse dans « Les Noces de Figaro ». La beauté m’a saisi, comme si je remontais à la surface après avoir sombré. La lumière m’était rendue. Je me suis alors fait une promesse simple : s’il existe des choses d’une telle beauté, alors la vie mérite d’être vécue. Depuis, cette conviction ne m’a jamais quitté.
Pourtant, il ne fait pas partie des compositeurs les plus joyeux…
Ah si ! Chez Mozart, il y a toujours une forme d’allégresse. Le dernier mouvement, celui d’une sonate ou d’une symphonie, fi le à la vitesse d’un allegro. La lumière est privilégiée. Mozart est un vrai maître du bonheur. Je suis fasciné par son sens de l’équilibre, cette « ligne claire ». Avec un minimum de moyens, il parvient à produire un maximum d’effets.
Ce que vous faites aussi en littérature : vous êtes économe dans les mots. On sent que tout est pesé.
Oui, je crois que l’émotion naît de la retenue, dans les livres comme dans la vie. En moi, les sentiments sont immenses, mais je les exprime avec parcimonie. Ma mère était ainsi. Alors j’écris comme cela, forcément.
La pudeur, qu’est-ce que ça veut dire pour vous ?
Ce n’est pas un manque de mots. Au contraire. C’est choisir de n’en utiliser que très peu, pour laisser deviner l’infini des sentiments derrière. C’est une réserve qui ouvre un espace à l’autre. Comme lorsque Mozart glisse à l’oreille de sa femme : « Les enfants, c’est comme Dieu : on ne les aime vraiment que lorsqu’on n’a plus rien à leur demander. »
Une autre phrase forte, c’est quand Mozart apprend la mort de son père. Il comprend là qu’il ne pourra plus jamais se faire engueuler… et surtout qu’il ne pourra plus lui dire merci.
C’est ça que j’aime. L’émotion n’est pas imposée, elle reste ouverte. Elle appartient au lecteur. La pudeur, pour moi, c’est ça : respecter ce que je ressens, mais aussi ce que l’autre peut ressentir. Offrir une passerelle, et laisser chacun vibrer.
Mais vous parlez de vous à ce moment-là, non ? Avez-vous su remercier votre père ?
Pas assez. Toutefois, à la différence de Mozart, je me trouvais à son chevet quand il est décédé. Je suis resté jusqu’au dernier instant. À un moment, il est sorti du coma, il m’a vu, puis s’est rendormi. J’étais là. J’ai été un bon fi ls, en apparence. Cependant, au fond de moi, j’estime que non. Mon père, lui, s’est comporté en bon père, mais notre relation restait compliquée, malaisée. Je l’aimais et je savais qu’il m’aimait – aucun doute là-dessus –, néanmoins, nos échanges manquaient de fluidité. Il y avait toujours une phrase qui blessait, une remarque idiote. Or, je ne voyais ques es maladresses, pas les miennes.
Vous a-t-il dit que vous l’aviez déçu ?
Non. Cependant, après sa mort, ma mère m’a confié qu’il souffrait aussi de cette absence de fluidité entre nous. De façon mignonne, il disait : « Je ne sais pas m’y prendre avec Éric. Je finis toujours par dire le truc qui va le hérisser. » Son analyse était juste, mais j’ignorais qu’il avait conscience de ça (silence). Aujourd’hui, j’ai compris une chose : nos parents ne nous quittent jamais. Même partis, ils restent dans un dialogue avec nous. On continue à découvrir qui ils étaient réellement, au-delà du rôle de père ou de mère.
Qui était votre père ?
J’ai tenté de mieux le connaître, de le penser comme un personnage. Et j’ai appris des choses surprenantes. Par exemple, pour que nous passions nos deux mois de vacances à Sainte-Maxime, au bord de la Méditerranée, il donnait des cours de voile dans un club, alors qu’il avait le mal de mer. Il se droguait toute la journée avec des médicaments pour accomplir ses cours. Un jour, un seul, il a lâché à ma mère : « Je n’en peux plus. » Il était épuisé. Mais il aurait préféré crever la gueule ouverte plutôt que de nous avouer ce qu’il faisait pour nous. Pour ce macho, avouer une faiblesse relevait de l’impossible. Quand j’ai compris ça, je l’ai aimé encore plus. Quel beau dévouement ! Le faire et le cacher.
Parler du père de Wolfgang dans votre livre, c’est une manière d’approcher le vôtre ?
Oui. Pour un écrivain, il y a deux voies. Soit on est littéral : on se raconte soi-même, avec le risque de manquer de distance et d’analyse. Je lis beaucoup mes contemporains, notamment au Goncourt, et ça confirme cette observation. Soit on est littéraire : on s’exprime à travers des personnages, des récits, des métaphores. Là, on peut tout dire et surtout découvrir davantage. Délesté de soi, on acquiert de la précision. Moi, j’ai choisi la voie du littéraire plutôt que celle du littéral.
Qu’est-ce qui vous rendait déprimé à l’adolescence ?
Mais l’adolescence, c’est déprimant, non ? Je pleurais surtout la perte des rêves. Enfant, on peut s’imaginer mille vies. Je souhaitais être à la fois aviateur, archéologue, ambassadeur, prince d’Angleterre, chanteur… Dès que quelque chose me plaisait, je voulais l’incarner. Je me prêtais aussi toutes sortes de physiques, mais plutôt Alain Delon ou Jean-Paul Belmondo. Louis de Funès, non. Puis on grandit, et tout se fige : il va falloir aimer et être aimé avec ce corps-là. Est-ce qu’on possède le bon matériel ? Et ce n’est pas tout : les hormones nous tombent dessus. Il faut apprendre à vivre avec ce déferlement de désirs, à s’y accoutumer.
Dans votre livre, il y a un passage très drôle sur les lois du succès amoureux. Vous écrivez : « Elles tiennent en deux points très simples. Premièrement, elles n’ont pas changé depuis l’aube de l’humanité. Secondement, personne ne les connaît. » Pas même vous ?
(Rires) Non. J’ai appris à avoir confiance, à me risquer. On pourrait dire que j’ai toujours aimé le risque. Mais surtout, ce fond de confiance vient de l’enfance. Quand on est un enfant aimé, on ne doute pas d’être aimable. C’est pour ça que, la première fois que je suis allé au théâtre et que j’ai vu « Cyrano de Bergerac », j’étais bouleversé. Cet homme ne se pense pas aimable, et pourtant, il peut être aimé. Et c’est tout le drame de sa vie. J’avais 8 ans. Ce furent mes premières larmes altruistes, des larmes pour quelqu’un d’autre, qui n’avait rien de commun avec moi, parce que j’étais aimé, donc aimable. Et puis, il y a l’adolescence : le « à quoi bon ». Tout d’un coup, on se dit : pourquoi apprendre, puisqu’un jour on va mourir ? Je jouais du piano : à quoi bon se perfectionner, puisque la mort viendra ? À cet âge, l’idée de la mort accompagne l’accroissement vital.
Envisager la mort, c’est aussi penser à la postérité. Laisser quelque chose, comme des livres.
Je ne réfléchissais pas à cela quand j’étais jeune. Je me contentais de l’obéissance. Comme Wolfgang avec Leopold, je passais mon temps à rassurer mon père.
Pourquoi ce léger froncement soudain, si plein de défi et de colère, sur votre nez ?
Parce que ça réveille des choses. J’ai passé trente ans de ma vie à le rassurer : « Non, ne t’inquiète pas pour moi. » Je l’ai raconté dans un livre d’entretien, « Plus tard, je serai un enfant ». Quand je suis né, je n’étais pas « fini ». Ma mère avait été malade pendant la grossesse, et on a cru que j’avais un bec de lièvre. Mon père, kiné, a imaginé le pire : la déficience mentale. Les jours où se produisent les lèvres, une partie du cerveau se forme aussi. Par conséquent, il ne m’a jamais embrassé ni caressé. Il m’a ausculté, stimulé, sans relâche. Je n’avais pas l’impression de recevoir de l’amour, mais de subir une inquiétude constante. Je n’en pouvais plus de ce poids (silence). Ce sont des choses intimes que je partage ici… Le début de ma vie consista à affirmer : « Non, je ne suis pas débile, je vais y arriver. » Et ça a marché. J’avais 17 ans quand le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, m’a remis le prix du meilleur élève de France en composition française. Bac mention très bien, Normale Sup’, agrégation, doctorat… Résultat : tout le monde était rassuré. Et peut-être, au passage, que je me suis rassuré moi-même.
C’est la question que j’allais vous poser.
Oui. En le disant, je m’en rends compte : je me suis rassuré moi-même par le travail, puis par la réussite de ce que j’entreprenais. Après, je me suis affranchi. Il faut partir pour se faire. Alors, moi, j’ai rompu d’une façon moins douloureuse que Mozart. Mais j’ai rompu. Je me suis dit : « Bon, maintenant que j’ai rendu des comptes et que j’ai gagné tout ça, je fais ce que je veux. »
Ça vous a coûté d’écrire là-dessus ?
Ce roman m’a bouleversé. J’étais dans les deux rôles, touché par la dissymétrie entre père et fi ls. Être père, c’est une vocation : on veut l’être. Être fi ls, c’est un fait : on est forcément le fils de quelqu’un. Le père affirme un amour qui engage, un amour chargé de devoirs. Fils, surtout aujourd’hui, pas vraiment. Réussir ce lien, c’est préparer sa distension, sa disparition. Et là, je me demandais : « Suis-je prêt à voir mes enfants s’éloigner un jour ? » Évidemment que je ferai tout pour les rendre autonomes, mais il faut accepter, avaler cette réalité.
Fallait-il que vous deveniez père pour essayer de comprendre le vôtre ?
Oui, ça m’a ouvert des portes de compréhension. Je suis normalement assez empathique – je n’aurais jamais pu être écrivain si je ne l’étais pas –, mais devenir papa m’a permis de mesurer comment un père peut endurer quelque chose d’insupportable : l’indifférence d’un fi ls. Avant, je n’aurais jamais pensé à cela.
C’est pour ça que vous avez attendu 65 ans avant d’oser embrasser ce rôle ?
La maturité, ça ne se commande pas (rires). Ce n’est pas une question d’âge, mais de circonstances. J’ai élevé des enfants qui n’étaient pas de mon sang : mes belles-filles, puis mes neveux et nièces, dont la mère était malade. Il y a eu beaucoup d’enfants dans ma vie, et j’ai vraiment joué le «pater familias». Mais jamais pour un enfant de mon sang. Jamais pour un enfant qui compte d’abord sur moi. Et là, tout d’un coup, c’est différent.
Être du même sang est important ?
Non, pas du tout. Mais je vais me montrer sincère : quand je regarde ma fille, je vois ma fille, mais aussi en elle ma mère. Nous sommes toujours trois. J’ai adoré ma mère, une femme extraordinaire. Tout ce que j’ai de bien me vient d’elle de son exemple. Alors, avec ma fille, je revis cette présence : elle me relie à ma mère. Le sang importe peu : l’essentiel, c’est ce lien, cet héritage émotionnel.
Elle lui ressemble physiquement ?
Oui, depuis le premier instant. Et ça me touche. C’est comme quand je passe devant un miroir et que je reconnais un trait de ma mère sur mon visage : je suis heureux pour le reste de la journée. Quand on aime quelqu’un, c’est comme ça. Et si elle ne lui ressemblait pas, je ne serais pas moins bouleversé. Mon fils, lui, ne lui ressemble pas, et je l’aime tout autant. Mais il y a un autre lien, un autre frisson.
Vos enfants ont 2 ans et 3 mois. Vous êtes un jeune papa qui défi e les lois du temps.
Il n’y a pas d’âge pour être un jeune père. Heureusement que je me rendors facilement ! Plus sérieusement, je pense surtout à donner à mes enfants une bonne structure mentale pour qu’ils puissent vivre sans moi. Je veux accomplir ma tâche du mieux possible.
C’est quoi, être un bon père ?
C’est proposer le monde comme un plat savoureux qui vaut la peine d’être dégusté. C’est leur offrir toutes les possibilités d’épanouissement, leur présenter les arts, tout ce qu’il y a de beau dans le monde. D’ailleurs, le deuxième mot de ma fille – le premier étant « papa » – a été « beau », en écoutant du Bach. Elle est déjà dans ce rapport à la beauté qui est le mien.
Vous lui avez joué du Bach et pas du Mozart ?
Oui, Mozart, c’est très difficile. C’est un état de grâce. Je lui en jouerai bientôt, mais j’ai commencé par Bach, parce que c’est structurant. En fait, je me risque à faire ce que mon père a éludé. Avec l’inquiétude, on ne transmet pas l’idée du mouvement, de la légèreté, du plaisir.
Le monde dans lequel vos enfants vont grandir ne vous inquiète-t-il pas ?
Il est comme celui du passé. Avec mon cycle romanesque « La Traversée des temps », mon écriture parcourt les siècles et me montre qu’il n’y a rien de neuf dans le mal : le monde a toujours été dangereux. Mais il faut l’aimer. Je ne transmettrai donc pas d’inquiétude à mes enfants. Tous ceux qui m’entourent ressentent ma joie et ma sérénité. Mes amis m’appellent « le Bouddha ».
Qu’est-ce que ça vous apprend sur vous d’être papa ?
C’est une question que je ne m’étais pas posée (long silence). Je crois que la paternité m’a appris ceci : la force ne se trouve pas seulement en moi, mais aussi en la puisant dans le regard et le désir de l’autre. Je peux être fatigué après une longue journée, mais si ma fille vient vers moi pour jouer, je retrouve de l’énergie. C’est comme un surcroît de puissance qui m’est donné. Ce qui permet d’affronter les nuits difficiles, les biberons à donner, le réveil à l’aube… « La paternité m’a appris ceci : la force ne se trouve pas seulement en moi, mais aussi en la puisant dans le regard et le désir de l’autre »
Votre quotidien d’écrivain a-t-il été bousculé ?
Pour l’instant, ça me handicape un peu. J’ai besoin de lui consacrer du temps chaque jour. Elle n’est plus un bébé qui reçoit un biberon, mais une petite personne qui choisit ses vêtements, décide de ses activités, dessine avec moi, écoute une symphonie entière de Beethoven… Nous faisons mille choses. Pour écrire, ce n’est pas évident : je me lève plus tôt, me couche plus tôt, j’ai modifié mes horaires. Mais cela n’empêche rien : je travaille déjà sur le sixième tome de « La Traversée des temps ». Moi, je suis un écrivain du jour, pas de la nuit.
Pourquoi le jour ?
Parce que j’ai besoin d’une grande page blanche, silencieuse. Dans la lumière, je peux donner toute sa force à mon écriture.
Quand on vous écoute, on ressent une évidence à être père. Pourquoi ne pas l’avoir été plus tôt dans votre vie ? Vous n’en aviez pas le désir ?
Si. Mais il y a eu des rendez-vous manqués, des histoires d’amour ratées… et même un projet d’adoption qui s’est tragiquement terminé. Mais ce n’est la faute de personne, ce sont toujours les circonstances. Il y a trop de tristesse pour que j’en parle davantage.
Revenons à un sujet joyeux, alors. Comment avez-vous vécu la naissance de vos enfants ?
J’étais dans une joie très intense. Mes proches m’ont dit en découvrant les photos : « On ne t’a jamais vu comme ça ! » Et c’est vrai. J’ai vécu un moment magique avec ma fille, née par césarienne. En sortant du ventre, elle pleurait, mais dès que je l’ai eue contre moi, elle s’est immédiatement calmée. Nous nous sommes aussitôt reconnus, et cet instant est devenu fondateur.
Quel sentiment vous traverse à ce moment-là ?
Je me sens à ma place. Enfin ! Malgré tous les sièges que j’ai eus un peu partout dans ma vie, là, c’est la plus belle réussite : je suis au centre du monde. Le centre, c’est elle et moi, puis maintenant mon fils et moi. C’est le même sentiment que j’avais toute ma vie avec ma mère, avec qui je voyageais et qui venait beaucoup à la maison après la mort de mon père. Elle est décédée à 87 ans.
À quelques années près, elle aurait pu croiser vos enfants. Est-ce un regret ?
Oui, pour mon père, surtout. Il aurait tellement aimé être grand-père. C’est sûr que ça me travaille.
Vous dites que « papa » est le plus beau mot du monde…
C’est le plus beau qu’on puisse m’adresser. Mais le plus beau que j’ai prononcé, c’était « maman ».
Peut-on parler de la mère de vos enfants ?
Je dis toujours que j’ai droit à la parole, à l’écriture, et je raconte les choses de mon point de vue. Mes proches, eux, sont pris dans les filets de ce que j’ai à dire. Alors, je préfère parler pour moi. Je suis très soucieux des autres. J’aime profondément ceux qui m’aiment. Ça marche ainsi.
Diriez-vous que le fils en vous et le père que vous êtes devenu sont aujourd’hui en harmonie ?
Je ne sais pas. Je me demande à chaque instant si je serai à la hauteur de la tâche, de l’amour. Je suis quelqu’un de très aimant, fidèle dans l’affection. Mais la paternité, c’est aussi savoir dire non, s’opposer, créer de la force et parfois de la frustration. Déjà avec une petite fille de 2 ans, il faut tenir tête. Heureusement, j’ai une autorité naturelle avec elle : « Papa te dit de ne pas faire ça. » Voilà un amour qui engage énormément de devoirs.
Et cela vous amène à bien réfléchir.
J’ai peur, oui, de faire peser mon exigence sur eux. Je déteste les approximations et les facilités. Et cette logique de l’excellence – comme celle que Leopold exprime à Wolfgang Mozart : « Ne pas être médiocre » –, je sens que je pourrais inconsciemment la transmettre. Alors, autant je me révèle cool sur bien des points, autant la médiocrité dans ce que l’on entreprend me tape sur les nerfs, et là, je ne transige pas.
Qu’est-ce qu’être médiocre ?
C’est ne pas faire les choses bien et à fond. Être content de soi pour trois fois rien, penser qu’on écrit bien alors que non, se croire champion alors qu’on est une pelle. Il y a beaucoup de gens comme ça. Mes parents étaient des sportifs de haut niveau. Ils m’ont transmis cette idée de l’excellence. Mes enfants feront ce qu’ils veulent, mais qu’ils le fassent bien.
Êtes-vous croyant ? Superstitieux ?
Je suis croyant. Mais j’ai des peurs en moi que certaines petites précautions permettent de canaliser. Ces gestes servent à lutter contre l’inattendu, contre la crainte d’un accident. J’ai vécu des épreuves terribles, et je sais combien l’arrivée d’un enfant sur terre est fragile et précaire.
Que peut-on vous souhaiter ?
Une très longue vie de papa. Je compte bien devenir nonagénaire ou centenaire. Rationnellement, je sais que mon âgeactuel n’est pas rassurant. En même temps, dans le passé, il était rare qu’un homme vive après 40 ans. Nos ancêtres perdaient leurs parents très tôt. Et pourtant, ils ont vécu. Je trouve un peu de paix dans cette idée.
Juste un peu ?
Je suis incapable de vivre dans l’angoisse constante. Je préfère le plein, la joie. Cela dit, je prends soin de moi. Avant, je m’en fichais un peu. Maintenant, je vais à mes rendez-vous médicaux, je passe mes examens pour les enfants davantage que pour moi. C’est une forme de responsabilité. Mais il faut rester léger avec ça, ne pas être pesant pour les autres… Merci !
Pourquoi ?
J’ai pu dire des choses différentes. C’était doux.
Nadia Salmi
l'Express - « On savoure ce passionnant et allègre récit »
Eric-Emmanuel Schmitt serait-il l’un des enfants survivants non répertoriés du Léopold et Anna Maria Mozart ? C’est à s’y méprendre tant dans son nouveau roman, Juste après Dieu, il y a papa (Albin Michel), il est au diapason des heurts et malheurs de la famille du grand musicien salzbourgeois. Cette intimité, le dramaturge et académicien Goncourt l’a acquise dès ses 15 ans, lorsqu’à l’opéra de Lyon, l’Air de la comtesse des Noces de Figaro l’a sauvé d’un suicide annoncé. "La guérison par la beauté", c’est ainsi qu’il nous résume aujourd’hui cette rencontre enchantée. Puis il y a deux ans, c’est le déclic. Sa paternité (tardive) lui fait voir d’un nouvel œil l’image de ce père longtemps vilipendé par la vox populi, à commencer par les romantiques du XVIIIe siècle : Léopold Mozart aurait été un montreur de singes, un hyper-manipulateur qui tirait de l'argent des exhibitions de ses enfants, et un castrateur…
La réalité est plus complexe, sous-entend Eric-Emmanuel Schmitt dans son roman, même si Léopold n’a eu de cesse de briser les foucades de son fils, qui se mariera avec Constance Weber sans l’en avertir (et de tenir sous son joug, sa fille, Nannerl). Il rappelle combien la première tournée européenne de la famille (80 villes en trois ans !) entendait dévoiler au monde le génie de Wolfgang (il a alors 6 ans) et révéler ce miracle à une époque où l'athéisme montait. Par la suite, le vice-maître de chapelle et professeur de musique se rendant compte qu’il ne pouvait plus rien apprendre à son prodige de fils, il se doit de lui faire rencontrer en Italie les grands maîtres. C’est ainsi qu’apparaît Léopold sous la plume de l’auteur : exigeant, certes ("Un Mozart ne doit jamais être médiocre"), mais aussi lucide et conscient de ses propres limites. Pas du tout ce personnage sec et cassant qu'on a voulu décrire, tout au contraire, le conseiller avisé d’un Wolfgang sans entregent, irrévérencieux et maladroit dans les relations avec les gens de pouvoir.
En fait, en mélomane patenté (et librettiste lui-même, l’opéra de Wallonie vient de lui commander un opéra), l’auteur a tout lu sur Mozart, jusqu’à son abondante correspondante dans laquelle il a déniché cette phrase, "Juste après Dieu, il y a papa", écrite vers ses 7-8 ans. Dévotion, rébellion, émancipation, réconciliation post-mortem… Ainsi décrypte-t-il la "plaisanterie musicale" (le recueil de toutes les maladresses d’un compositeur) écrite par Wolfgang le jour de la mort de son père, le 28 mai 1787 : "Au moment de sa disparition, il a feint de détester son père, afin de se préserver du chagrin." Et le maestro de composer in fine, en 1791, un Requiem en son honneur, tout en proclamant : "Il a su être un père. C’est moi qui n’ai pas su être un fils."
Nul doute, on savoure ce passionnant et allègre récit des merveilleuses et houleuses relations père-fils entre le vice-maître de chapelle du prince-archevêque et le divin compositeur de Cosi fan tutte, de Don Juan et de La Flûte enchantée. Un petit miracle que ce dernier opéra aux yeux d’Eric-Emmanuel Schmitt : "Il y a là un accord du savant et du simple, une synthèse de la grande culture et de l'émotion directe populaire, peu d'auteurs atteignent ces sommets-là." Et l’envie farouche vous prend d’aller (ré)écouter tous ces divins opéras.
Marianne Payot
Lire Magazine - « Fragile, vibrant, incarné. »
Mozart est au centre dece nouveau roman d’Eric-Emmanuel Schmitt, qui raconte la naissance du génie à travers le regard de son père,Leopold. Dans le Salzbourg du xville siècle, l’enfant prodige apprend le monde parla musique, s’évanouit sous le souffle trop brutal d'une trompette, improvise au piano-forte devant le prince-archevêque et bouleverse les salons européens.
Schmitt suit les tournées, les lettres fiévreuses, les auditions et les chambres d'auberge, mais aussi les blessures silencieuses: la sœur aînée reléguée dans l’ombre ,la mère épuisée, le père partagé entre orgueilet tendresse. Notre chroniqueur restitue avec une grande fluidité cette aventure humaine où le génie n’est jamais abstrait, mais fragile, vibrant, incarné.
S.B.
Le Figaro - « Captivant ! »
Bruno Corty
Le Soir (Belgique) - « Un récit sensible, fluide et passionnant. »
Dans « Juste après Dieu, il y a papa », Eric-Emmanuel Schmitt explore la relation complexe entre Wolfgang Amadeus Mozart et son père Léopold. Un récit sensible, fluide et passionnant. Très intime, aussi.
Depuis l’adolescence, Mozart accompagne Eric-Emmanuel Schmitt. Le compositeur autrichien lui a même sauvé la vie quand il a entendu, à 15 ans, un air des «Noces de Figaro » lors d'une répétition à l'Opéra de Lyon. Il était alors en proie à une dépression, caressant des idées suicidaires. « La guérison par la beauté», plaide Eric-Emmanuel Schmitt. Des décennies après cette rencontre musicale, l'écrivain franco-belge de 65 ans consacre un roman à l'histoire de son « guide spirituel ». « Juste après Dieu, il y a papa » étudie la relation complexe entre Wolfgang et Léopold Mozart.
Mozart occupe donc une place capitale dans votre vie !
C'est mon sauveur. Il a ravivé mon désir de vivre et depuis ce jer de mon ado-lescence, ce désir est resté lié à la beau-té. J'ai le sentiment d'être là pour goûter les merveilles du monde. D'ailleurs, quand je pense à la mort, ce qui m'angoisse le plus, outre les êtres que je vais quitter, ce sont toutes ces œuvres que je ne découvrirai jamais. Et c'est Mozart qui m'a donné cette gourmandise de la beauté. Il y a dans son œuvre un optimisme profond, une affirmation de la joie d'exister qui est devenue le fond de ma philosophie. Mozart a su me consoler à certains moments de ma vie, me tirer des larmes lorsque j'étais sec, sans accès à mes émotions.
Pourtant, vous avez attendu longtemps avant d'écrire un livre qui lui est consacré...
Je lui avais rendu hommage dans « Ma vie avec Mozart » en 2005, qui parlait de la relation intime que j'entretiens avec sa musique. Ici, la matrice du livre est l'exploration du rapport père-fils. Être littéral consisterait à raconter ma propre histoire, verser dans l'autofiction. Ce n'est pas spontanément mon chemin, j'ai la chance d'avoir de l'imagination et je crois profondément en la puissance du récit. La littérature permet d'explorer des questions très personnelles à travers des personnages et des situations. Elle crée une distance salutaire et ouvre un espace plus universel que le simple récit de soi. Le déclic, ici, est venu du fait que je suis devenu père.
Pendant longtemps, je n'avais connu que la position du fils. En devenant père, j'ai pris conscience de la dissymétrie fondamentale de cette relation: être fils est un fait alors qu'être père est une vocation. Devenir père m'a permis de saisir de l'intérieur la nature de ce lien, de cet amour qui crée aussi des devoirs. C'est un amour qui oblige, qui engage. À partir de là, j'ai choisi de raconter cette relation en passant par deux figures qui l'incarnent de manière extraordinaire: Léopold Mozart et son tils Wolfgang Amadeus. Leur histoire permet d'explorer toutes les nuances de ce lien entre admiration, autorité, rébellion et amour.
Beaucoup décrivent Léopold Mozart comme un montreur de singes savants, un manipulateur qui tirait de l'argent des exhibitions de ses enfants... Vous en dressez un portrait différent.
L'image négative de Léopold s'est construite plus tard, à l'époque romantique. Les romantiques ont voulu faire prince, se pere aucornaire yur exprone ses enfants. La réalité est plus complexe: Léopold prend des congés sans solde pour accompagner ses enfants en tournée. Les voyages sont très difficiles, les revenus incertains. C'est une vie très dure qu'il accepte pour permettre à son fils d'exister comme musicien.
Vous montrez aussi un moment très fort dans la vie de Léopold...
Oui, quand son fils exceptionnel lui fait prendre conscience de sa propre médiocrité. C'est vachement dur, mais il l’accepte. C'est pour cela qu'il organise ces voyages en Italie. Il sait que son fils doit rencontrer les plus grands maîtres, qui pourront lui apprendre ce que lui-même ne peut plus transmettre. I donne à son enfant les instruments qui lui permettront un jour de le dépasser.
Votre livre suppose un travail documentaire considérable...
Avec Mozart, nous disposons d'une masse incroyable de documents, notamment la correspondance de toute la famille. Elle permet d'entrer dans l'intimité de la famille. Il n'y a rien de plus précieux que les lettres pour comprendre les gens. Beaucoup de phrases de mes dialogues viennent directement de cette correspondance. Le titre lui-même, « Juste après Dieu, il y a papa», est une phrase authentique de Mozart.
À la fin de sa vie, Wolfgang se réconcilie symboliquement avec son père disparu.Cette réconciliation dit-elle quelque chose de votre propre relation au père ?
Bien visé... Je pense que je n'ai pas été un bon fils, mais je suis certain que mon père a été un bon père. Pendant longtemps, je lui attribuais les difficultés de notre relation. Nous avions une communication difficile, des oppositions très fortes. Comme Mozart, j'étais profondément amoureux de ma liberté. Il a fallu que je la prenne, et pour cela je me suis opposé. Quand j'ai quitté l'université pour devenir écrivain, je devais sans cesse lui dire: « Non, je ne suis pas fou. Oui, je gagne très bien ma vie. Oui, j'ai eu une mauvaise critique, mais ce n'est pas grave. » Mon père doutait. Il se demandait si je ne m'étais pas trompé. Avec le temps, j'ai compris autre chose: un père peut mourir, mais il ne nous quitte jamais. Le dialogue continue. Et c'est là que j'ai découvert toutes ses qualités de père, l'ampleur de son engagement, les sacrifices qu'il avait faits pour nous. C'est ce mouvement que j'ai voulu prêter à Mozart dans le roman: ce chemin vers une réconciliation intérieure, vers la reconnaissance des qualités d'un père auquel on finit par vouloir rendre hommage.
Vous êtes devenu père d'une petite fille il y a deux ans, puis d'un garçon en décembre dernier. Qu'est-ce que cela a changé?
J'ai le sentiment d'être enfin à ma place. Jai toujours eu l'impression d'avoir beaucoup plus d'amour à donner que ce que la vie me permettait. La paternité correspond profondément à mes valeurs. C'est une forme d'accomplissement. Et puis il y a un émerveillement renouvelé devant la vie. Une des grandes joies que m'a donnée ma fille est toute simple : son premier mot a été «papa » - elle avait déjà compris comment me manipuler pour les années à venir! - mais le deuxième a été «beau ». C'était dans notre jardin, devant des fleurs. Je me suis dit que je lui transmettais quelque chose de pré-cieux, le goût d'admirer ce qui est beau.
Vous écrivez énormément. Quelle est votre méthode de travail ?
J'ai souvent l'impression d'être « en-ceint» d'un livre: je porte quelque chose et il faut que je m'en débarrasse. Quand on me demande pourquoi j'écris, je fais semblant de répondre, mais la vérité est que je n'en sais rien. Je crois que je suis écrivain comme un pommier fait des pommes. C'est ma nature. En revanche, j'ai une méthode de travail assez précise, la jachère céré-brale... J'utilise séparément les deux hémisphères du cerveau. L'un est analytique : il classe, corrige, juge. L'autre est créatif : il recycle la mémoire et in-vente. Grâce à cette alternance, je peux travailler quatorze heures par jour sans m'épuiser. Ce qui me fait souffrir, c'est plutôt de ne pas écrire.
Rodrigue Jamin
Gala - « Mozart me remet toujours du côté du bonheur »
Avec Juste après Dieu, il y a papa (Albin Michel), l’auteur revient au génie qui a éclairé sa vie et son oeuvre. A travers la relation entre Wolfgang, le fils prodige, et Leopold, le père exigeant, il explore l’inconséquence de la filiation et l’humilité comme moteur essentiel de la transmission.
Sa plume l’avait emmené embrasser l’histoire de l’humanité avec les cinq tomes de sa formidable épopée La Traversée des temps et ses 700 000 exemplaires vendus depuis 2021. Nous le retrouvons à Salszbourg, en Autriche, terre de Wolfgang Amadeus Mozart. Pas un lieu, pas une anecdote qu’il ne connaisse sur celui qui l’a réconcilié avec la vie à l’adolescence. Un retour aux sources qui n’a rien d’étonnant.
GALA : Pourquoi, vingt et un ans après votre livre Ma vie avec Mozart, revenez-vous là maintenant à la vie du compositeur ?
ERIC-EMMANUEL SCHMITT : Mozart, c’est une question de vie et de mort chez moi. Il m’a arraché à une dépression adolescente. Le compagnonnage entre nous n’a jamais cessé. Je n’ai jamais arrêté d’écouter ses oeuvres, de me renseigner sur lui… Et puis, je voulais parler du rapport père-fils. Comme tout fils, j’ai eu des rapports compliqués avec le mien alors qu’ils étaient absolument accomplis et épanouissants avec ma mère. Mais ce qui a tout déclenché, c’est l’arrivée de mes enfants. Avant, je ne voyais que du point de vue de Wolfgang. Depuis que je suis père, je comprends celui de Leopold. Personne n’a vocation à être fils, c’est un fait, alors qu’il en faut une pour être père. Ces dernières années, je mesurais en moi le mauvais fils que j’avais été. Je n’avais pas ce projet de bien connaître mon père, ni de faire en sorte que ce qui n’allait pas dans nos relations s’arrange.
GALA : Vous vous mettiez dans la position de l’enfant regardant son père, et non celle d’un adulte face à un autre adulte ?
E.-E. S. : Oui, et avec le temps, j’ai réévalué tout ça. Nos parents, même morts, ne nous quittent pas. Ils continuent à faire leur travail en nous. Parfois, ils nous révèlent des secrets, des angles que l’on n’a pas vus, pas compris sur eux. Ils deviennent des personnes auxquelles l’on s’intéresse alors qu’auparavant, ils n’étaient que le père ou la mère. J’étais moi-même dans cette découverte de mon père, de l’homme qu’il était, du bon père qu’il était. Attention, je lui rendais grâce quand même de son vivant, je savais qu’il m’avait toujours aimé et que je l’avais toujours aimé. Mais c’était un amour abrasif.
GALA : Est-ce que vous vous ressembliez beaucoup ?
E.-E. S. : Non, pas du tout. Moi, je suis comme ma mère, infiniment curieux, tolérant de nature, pas jaloux. Comme elle, je suis amoureux de la vie, des arts. Lui était un peu rigide, alors que j’étais dans l’ardeur, dans la curiosité.
GALA : Votre livre explore la notion de transmission. Qu’est-ce que l’on transmet quand on est un auteur célèbre ?
E.-E.S. : Ma légitimité, c’est d’être un passeur, de témoigner du mystère du monde, de la foi, de la joie, de l’expérience de la beauté, de la complexité culturelle de l’humanité. J’ai longtemps pensé que si l’on n’avait pas d’enfants, on pouvait transmettre la vie à travers la culture et le savoir. Aujourd’hui, je comprends que cela passe aussi par notre capacité à faire découvrir le monde, à s’en étonner, à s’en émerveiller. « Beau », c’est le premier mot de ma fille, après « Papa ». On est sur le bon chemin !
GALA : L’arrivée de vos enfants a par conséquent changé votre manière de transmettre…
E.-E. S. : L’amour donne des devoirs pour que l’enfant puisse se construire, s’équilibrer, connaître les limites, etc. Les gens qui me connaissent disaient : « De toute façon, toi, tu vas céder ». Mais pas du tout !
GALA : Transmettre, c’est accepter de s’effacer, voire de disparaître, comme ce fut le cas pour Leopold Mozart, devenu Mozart l’ancien puis plus personne ?
E.-E. S. : Exactement. Toute vie est destinée à s’éteindre pour que la vie continue. Il faut absolument arrêter d’être autocentré. Ce décentrement donne le sentiment d’une tâche qui peut parfois être ardue mais cela confère également de la douceur, de l’humilité et une modestie consubstantielle au rôle du passeur.
GALA : Vous parlez d’un drame silencieux entre Wolfgang et Leopold. Pensez-vous qu’il s’agisse d’un processus inéluctable de la relation père-fils ?
E.-E. S. : C’est une dramaturgie essentielle. C’est pour ça que j’ai choisi cette phrase pour titre de mon livre, Juste après Dieu, il y a papa. Quel enfant n’a pas pensé ça ? Pour Sigmund Freud, c’est l’origine de l’idée de Dieu. Derrière ce titre, j’ai tout de suite voulu montrer Leopold abandonné par son fils. La découverte des limites puis le rejet, après la possibilité de se réapproprier le père avec des dimensions humaines. Et peut-être, là, d’aimer vraiment.
GALA : Comme pour une histoire d’amour ?
E.-E. S. : Dans les histoires d’amour, une fois que l’on a déconstruit, on ne revient pas. On peut aller vers quelqu’un d’autre. Tandis qu’un père, une mère, on n’en a qu’un. Il y a la possibilité du retour.
GALA : Si vous n’aviez pas rencontré Mozart musicalement, seriez-vous devenu l’homme que vous êtes aujourd’hui ?
E.-E. S. : Absolument pas. Ce goût de l’évidence, de la simplicité, de la clarté, du bonheur, je l’ai développé parce qu’il me l’a transmis. Même s’il est musicien, il m’a donné mon esthétique d’écrivain : le maximum d’effet avec le minimum de mots.
GALA : Lequel de ses morceaux préférez-vous ?
E.-E. S. : Le deuxième mouvement du Concerto pour piano no 21. Il a inventé l’apesanteur alors qu’il ne savait pas ce que c’était. Mon écoute de Mozart est sans usure, cela ne vient pas de moi mais de lui.
GALA : Et la posologie idéale pour écouter Mozart ?
E.-E. S. : Pour retrouver l’élégance vitale, le Concerto pour flûte et harpe qu’il a écrit à Paris, les Concertos pour piano et orchestre no 21 et no 23. La Symphonie concertante pour violon, alto et orchestre, le deuxième mouvement, ça vous ouvre le coeur. Bien sûr, les quatre grands, La Flûte enchantée, Les Noces de Figaro, Don Juan et Così fan tutte, pour prendre soin de soi et se réaccorder au monde.
GALA : Mozart joue-t-il encore un rôle de thérapeute dans votre vie, comme il a pu l’être par le passé ?
E.-E. S. : Aujourd’hui, il est comme un guide spirituel, quelqu’un qui me remet toujours du côté du bonheur. L’époque cultive la tristesse et la noirceur, Mozart est totalement intempestif et anachronique par rapport à ça. Lui, il cultive la joie, il s’amuse de tout, pas en se moquant, en s’attendrissant. Ce n’est pas quelqu’un qui juge. Il sait voir l’humanité et la beauté en chacun.
GALA : Vous vous reconnaissez en ça ?
E.-E. S. : C’est mon idéal.
Virginie Picat
Femina - « Un bel hommage au compositeur autrichien. »
Juste après Dieu, il y a papa » : le dernier roman d'Eric-Emmanuel Schmitt est consacré à un musicien de légende,qui l'a toujours passionné.
Le dernier roman de l'écrivain, édité chez Albin Michel, sort ce mercredi 25 février. Eric-EmmanuelSchmitt déjà de retour en libriaires avec une nouveauté. Quelques mois à peine après la parution dutome 5 de sa suite littéraire La traversée des temps , intitulé Les Deux Royaumes , l'écrivain et dramaturge franco-belge sort son nouveau roman indépendant, intitulé Juste après Dieu, il y a papa. Edité chez Albin Michel, comme toutes ses oeuvres depuis plus de 20 ans, il raconte le lien qui unit deux immenses figures de la musique classique : Leopold Mozart et son fils, l'incontournable Wolfgang Amadeus.
L'histoire d'un amour filial contrarié entre Mozart et son père.
Dans ce roman, Eric-Emmanuel Schmitt étudie l'évolution du lien entre le père et le fils, deux prodiges de la musique. A l'admiration et l'affection mutuelle vont succéder le dédain et un certain rejet. « Le petit Wolfgang adore son père, Léopold Mozart, son guide, son modèle, son dieu vivant. Mais vient le temps où l'enfant prodige s'élève plus haut que le maître, et l'admiration se mue en dédain. L'un rompt, s'émancipe, grisé de passions nouvelles ; l'autre souffre, se résigne, cède sa place, contraint d'inventer des liens différents. Un drame silencieux qui, peut-être bien, s'immisce dans toute relation entre père et fils…», peut-on lire dans le résumé du livre fait par son éditeur Albin Michel. Bien moins connu que son fils, Leopold Mozart fut un compositeur et professeur de musique autrichien reconnu par ses pairs au XVIIIème siècle, lui qui fut même le compositeur du prince-archevêque de Salzbourg . C'est pourtant le nom de son fils qui passera à la postérité.
Eric-Emmanuel Schmitt, admirateur de Mozart depuis toujours.
Ce n'est pas la première fois qu'Eric-Emmanuel Schmitt consacre un livre à Wolfgang Amadeus Mozart. En 2005, ce grand passionné de musique classique en générale - et du compositeur autrichien en particulier - publiait Ma vie avec Mozart, un ouvrage dans lequel il raconte la place centrale qu'a tenu le musicien dans sa vie. « Si [Mozart] est si populaire, c'est qu'il est un grand consolateur, avait confié le romancier à l'occasion d'une invitation dans l'émission de Catherine Ceylac Thé ou Café , sur France 2. Il faut oser parler des musiciens autrement que comme des musiciens. Il faut dire que la musique, c'est beaucoup plus que de la musique. Et que dans nos vies,la musique peut avoir une place profonde. [...] C'est pour ça que j'ai voulu parler de Mozart, pour en parler comme d'un guide, d'un professeur de vie, d'un philosophe, quelqu'un qui m'aide à être un homme. [...] Mozart est quelqu'un qui a le don de nous rafraîchir, de nous redonner le sens de l'émerveillement et de nous dire ce que notre époque ne dit pas .[...] Il nous dit : la vie est belle », avait-il conclu. Un bel hommage au compositeur autrichien.
Classic news - « Tout est dit ! »
LIVRE événement, annonce. Éric-Emmanuel SCHMITT : Juste après dieu, il y a papa (Album Michel).
La relation entre Mozart et son père Leopold éclairée par un mozartien inspiré. L'auteur connaît mieux Mozart, sa vie, son œuvre, la puissance de sa musique, sa sincérité comme sa justesse, qu'il a précédemment écrit « Ma vie avec Mozart » (même éditeur, 2005). Tout est dit.
20 ans ont passé et sa flamme mozartienne est inchangée. Avec finesse et humour, l'écrivain évoque le quotidien de la famille Mozart au complet : la mère qui a souffert de la mort de ses nouveaux nés (sur 7, seuls 2 ont survécu : Wolfgang et Nannerl) qui ne supporte plus sa prison domestique ; le père violoniste assidu, forcené du travail et de la discipline…, et la sœur Nannerl, complice, témoin affectueuse,…
Léopold / Wolfgang
Le père, le fils et la Sainte Musique… Avec tel un joyau miraculeux, le génie de leur garçon qui chaque jour s'exprime avec une force croissante… La narration suit les décennies qui font passer l'aventure familiale, en particulier filiale, dans la relation père / fils, de l'enfant Wolfgang à l'homme Mozart, lui-même époux de Constance espère du jeune Karl… EE Schmitt analyse ce que Leopold le père a transmis au fils : la quête de l'excellence jusqu'à sacrifier le fils, ou l'expression d'un amour infini dont la musique est l'aliment en partage, ce feu qui embrase tout. A travers une écriture vivante et très précise, le profil du fils Wolfgang, celui du père Leopold s'éclairent à travers des tableaux et des situations détaillées, fourmillantes… Probablement fruits délectables d'une recherche documentaire très fouillée.
Biba Magazine - « Un des romans les plus commentés de ce début d’année. »
"Emouvant", sorti il y a à peine quelques jours, ce livre d’Éric-Emmanuel Schmitt s’impose déjà dans les meilleures ventes.
C’est typiquement le genre de livres qui arrive discrètement… Puis qui se retrouve très vite dans les piles des librairies. À peine sorti, le nouveau roman d’Éric-Emmanuel Schmitt fait déjà partie des meilleures ventes de la semaine, preuve que l’auteur reste l’un des écrivains francophones les plus populaires. Son titre intrigue autant qu’il touche : « Juste après Dieu, il y a papa ». Un nom qui pourrait presque évoquer un conte ou un récit intime. Mais derrière cette formule se cache une histoire bien réelle : celle de la relation complexe entre Wolfgang Amadeus Mozart et son père Léopold. Dans ce roman publié chez Albin Michel fin février 2026, l’écrivain s’empare de l’une des relations familiales les plus fascinantes de l’histoire de la musique.
La relation bouleversante entre Mozart et son père
Dans le livre, tout commence par un mot simple : « Papa ». Pour le jeune Wolfgang, ce mot résume longtemps toute son admiration pour Léopold Mozart, son père, professeur et guide musical. C’est lui qui découvre le talent de son fils, l’encourage, le forme et l’emmène parcourir l’Europe lors de tournées musicales. Mais à mesure que l’enfant prodige devient un compositeur de génie, l’équilibre entre admiration et rivalité se fissure.
Le fils veut s’émanciper, vivre sa vie, composer librement. Le père, lui, voit celui qu’il a formé lui échapper peu à peu. Schmitt explore ce moment délicat où l’amour filial se mêle à la déception, à la fierté et parfois au ressentiment. Une tension silencieuse qui, selon l’auteur, peut exister dans de nombreuses relations entre parents et enfants.
Un roman court, mais très émotionnel
Avec ses moins de 200 pages, « Juste après Dieu, il y a papa » se lit presque d’une traite. L’auteur y mêle faits historiques et émotion pour raconter une histoire universelle : celle d’un père et d’un fils liés par l’amour… mais aussi par l’ambition et la musique. Ce qui rend le récit particulièrement touchant, c’est la manière dont Schmitt met en lumière l’envers du génie. Derrière la figure mythique de Mozart, il montre un homme confronté à l’héritage de son père et à la nécessité de trouver sa propre voie.
La musique devient alors le fil invisible qui relie les deux hommes, même lorsque leurs chemins semblent s’éloigner. Traduit dans des dizaines de langues et joué dans le monde entier, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs francophones les plus lus de sa génération. Ce nouveau roman confirme une fois de plus son talent pour transformer des histoires réelles en récits profondément humains. Et si l’on en croit son démarrage dans les classements de ventes, il pourrait bien devenir l’un des romans les plus commentés de ce début d’année.
Magali Bertin
Paris Normandie - « D’une plume aussi vive et délicate qu’une fugue, l’auteur raconte l’avènement d’un génie »
Pas facile de porter le patronyme Mozart quand on n’est pas le précoce et talentueux virtuose. Le père du compositeur le sait bien : ce n’est pas lui qui fera rayonner le nom de la famille pour les siècles à venir mais bien son fils Wolfgang, promis aux plus prestigieuses cours et aux plus grands éloges. Pourtant, le fils encore enfant ne jure lui que par son père Léopold, musicien confirmé, qu’il porte aux nues avec l’innocence de la jeunesse. Plus dure sera la chute quand l’enfant comprendra qu’il surclasse le père. Cette histoire, vraie, Éric-Emmanuel Schmitt la revisite, plongeant dans l’histoire familiale faite d’incompréhensions, de désirs d’émancipation, de rêves de grandeur et de résignation. D’une plume aussi vive et délicate qu’une fugue, l’auteur raconte l’avènement d’un génie par le regard de celui qui y a cru dès le début et qui en a, finalement, le plus souffert.
Anthony Quindroit
RCF Radio - « Cette relation étrange et fascinante »
Eric-Emmanuel Schmitt interrompt la Traversée des temps comme une urgence pour parler de l’éducation, du miracle de l’enfance, du génie : en un mot de Mozart. Il avait déjà écrit en 2005 Ma Vie avec Mozart. Mozart, on y revient toujours.
On dit souvent que Wolfgang Amadeus Mozart n’aurait pas été Mozart s’il n’avait eu Léopold pour père. Il y a en effet un Mystère Léopold. Le sujet du livre est cette relation étrange et fascinante entre un père et son fils, entre un fils et son père. Il est né en 1719, il a donc 37 ans quand naquit Wolfgang. Une fille aînée, Nannerl, elle-même douée pour le clavecin et sans doute pour la composition mais les femmes à cette époque ne sauraient se produire come compositrice. Sa femme, Anna-Maria, est toute en dévotion pour son mari, semble-t-il, et ses enfants. Il a aussi un patron, Mgr Colloredo qui lui demande des compositions diverses : messes d’abord et divertissements ensuite. Comme tous les patrons, il ne supporte pas les absences de son Kapelmeister, de sorte que Léopold doit négocier ses voyages avec Wolfgang.
De nombreux voyages
Des voyages extrêmement préparés par Léopold dans toute l'Europe. Il prend rendez-vous avec les cours, les rois et les reines, avec les compositeurs locaux aussi : Haydn, Jean-Chrétien Bach à Londres. « Il promène un miracle dont la société s’avère bien lente à prendre la mesure ». Dans chaque pays, le tout petit Wolfgang apprend la langue : Italien, Français, Anglais. A Rome, il écrit la partition secrète d’Allegri réservée aux castrats de la Chapelle Sixtine : neuf voix retenues à la première écoute. Derrière le récit, Eric Emmanuel Schmitt traite de l’éducation. : « La responsabilité d’aujourd’hui lui pèse et l’oblige à se projeter sans répit dans l’avenir. » Ou encore : « Il se doit de s’ériger en gardien de l’existence, persuadé que la grandeur de demain se bâtit sur la sévérité d’aujourd’hui ». Léopold a l’intuition de la beauté et de la grandeur, du miracle de cet enfant.
Juste après Dieu, il y a Papa
Mais sans Papa, il n’y a plus de Dieu ? C’est ce que Wolfgang éprouve en 1778 quand, il voyage pour la seconde fois à Paris, il a 22 ans. Mgr Coloredo a refusé l’absence de Léopold à sa cour, Wolfgang voyage seul avec sa mère et tout devient catastrophe. A Paris, il n’est pas compris, jugé trop jeune Laissé à lui-même, il multiplie les bévues, écrit beaucoup mais pour rien. Anna-Maria ne supporte pas ce voyage ; elle ne parle pas français, ne comprend rien à ce qui se passe, tombe malade et décède. Elle sera enterrée à Saint-Eustache.
Le roman passe rapidement sur cette période, ce n’est pas une biographie, mais l’histoire d’une relation Père/fils. C’est aussi une admirable façon de décrire la musique de Mozart avec des mots simples qui touchent. Ce roman pourrait être anecdotique si le battement du cœur n’était pas pour cerner le génie, le vrai génie : l’enfance. « La Liberté de l’enfance pulvérise la discipline de l’art ». ou encore « Les enfants, c’est comme Dieu : on ne les aime vraiment que lorsqu’on n’a plus rien à leur demander ». L’enfance, toujours, a le secret du génie, qu’on s’appelle Wolfgang, Anatole ou Lazare. Faut-il croire que la société et l’âge la pervertissent ? C’est la thèse de Jean-Jacques Rousseau, mais c’est une autre histoire.
Christophe Henning
Moustique ( Belgique) - « Juste après Dieu, il y a l'amour. »
"Quelle chance j'ai. Juste après Dieu, il y a mon papa". C'est une vraie phrase du vrai Mozart?
Trouvée dans sa correspondance. Je trouvais que ça faisait écho en chacun de nous parce qu'on a tous idéalisé nos parents quand on était enfant...
Léopold Mozart, c'est quand même le manager de Mozart, il invente un métier. Un peu comme Beyoncé et Amy Winehouse avaient leur père comme manager...
Il y avait des imprésarios à l'époque, mais Léopold est l'imprésario de ses enfants et il souhaite le rester quand Mozart sera adulte, et là ça ne marchera pas, exactement comme les chanteuses que vous évoquez.
Comme Prince qui reprend sa liberté et brise le lien qui l'attache à sa compagnie de disques, Mozart veut rester indépendant et refuse d'être attaché à une maison...
Tout à fait. Ce sont des êtres qui sont amoureux de leur liberté et prennent le risque de leur liberté. J'admire les êtres qui prennent ce risque. D'ailleurs à un moment de ma vie, j'ai pris le risque de la liberté. J'ai été élevé pour être prof, fonctionnaire, mais à ma deuxième piece de théâtre, j'ai dit "Au revoir tout le monde" - ma famille était effondrée. La vie m'offrait de me consacrer à mon art, je m'y suis consacré. J'ai toujours été très amoureux de ma liberté, et j'en ai toujours payé le prix. Je n'ai pas de problème à payer le prix...
Vous l'avez payé cher?
Parfois, oui. On le paie en jalousie, en personnes qui appartiennent à des structures stables et subventionnées et n'ont que du mépris pour ceux qui prennent des risques alors qu'ils n'en prennent jamais.
Qui serait Mozart sans son père?
Il n'y aurait pas de Mozart! Léopold fait en sorte que Mozart existe.
Pourquoi aimez-vous tant Mozart?
Parce que je lui dois la vie. À quinze ans, j'étais en train de planifier un sui-cide, mais une prof de musique m'a emmené assister à des répétitions des Noces de Figaro à l'Opéra de Lyon, une femme est entrée sur scène, s'est mise à chanter... En cinq minutes, j'étais guéri. Le désir d'être au monde m'était restitué, la guérison par la beauté...
Pourquoi pensiez-vous au suicide à quinze ans?
Je ne comprenais pas le sens de la vie. Vivre pour mourir, à quoi bon? Il y avait aussi le fait d'avoir quitté le monde de mon enfance, d'être passé dans un monde où un corps se dessine et où les choses se précisent.
Ça vous est passé, cette envie?
Complètement. C'est une guérison définitive. Je suis sur terre pour profiter de toute la beauté. Et d'ailleurs le deuxième mot de ma fille - le premier étant "papa" - ça a été "beau".
Quel est votre niveau? Pouvez-vous bien jouer Mozart?
Non. Le piano pour moi est une paire de lunettes qui me permet de lire la musique, mais mon ambition n'est pas de bien jouer. Je déchiffre, je me fais de étant "papa" - ça a été "beau"
Quel est votre niveau? Pouvez-vous bien jouer Mozart?
Non. Le piano pour moi est une paire de lunettes qui me permet de lire la musique, mais non ambition n'est pas de bien jouer. Je déchiffre, je me fais de la musique et j'en fais à mes enfants.
Quel fils avez-vous été pour votre père?
J'ai vécu auprès d'un père inconnu, il y avait une grande distance entre nous. Je ne m'intéressais pas forcément à la personne qu'il était, j'ai manqué de compréhension, de maturité, et même de gentillesse. On s'aimait profondément, mais on n'y arrivait pas. J'ai été un fils qui a rendu son père fier, très fier, mais je n'ai pas été un bon fils.
Pour vous, juste après Dieu, il y a quoi?
Juste après Dieu, il y a l'amour.
Sebastien Ministru
Le Figaro Magazine - « La musique naît sous nos yeux. »
Juste après Dieu, il y a papa. Selon certains biographes, cette phrase aurait été prononcée parWolfgang Amadeus Mozart à 21 ans. A cette époque, le jeune musicien ne supporte plus d’être au service de l'archevêque Colloredo à Salzbourg. Il rêve de déchirer son habit de valet pour s’émanciper et enfin composer des opéras. Son père le ramène à la réalité: un emploi stable vaut mieux que les élans. Mozart cède, pour cette fois : la volonté d’un père ne se discute pas. On a souvent présenté celui-ci comme un homme autoritaire exhibant son fils sur les scènes d'Europe dès son plus jeune âge. L'image est injuste.Le roman raconte comment Leopold fut surtout un guide lucide pour Wolfgang, dont le génie s’accompagnait d’un manque d’habileté en société, d'une irrévérence et d'une profonde gentillesse mêlée de naïveté. Puis vient le moment où l’admiration pour son père se fissure. A 25 ans,Mozart découvre Vienne.Il s’y installe sans son père pour la première fois, se marie et savoure ses succès. Resté à Salzbourg, Leopold souffre en silence et se résigne.
Sous la plume délicieuse d’Éric-Emmanuel Schmitt, qui s’intéresse au compositeur depuis longtemps, la musique naît sous nos yeux. On perçoit aussi ses talents hors norme, comme ce jour où, adolescent, Mozart entre avec son père dans la chapelle Sixtine à Rome. Il y entend le Miserere d'Allegri, œuvre baroque à neuf voix qu’il est interdit de recopier parce qu’elle est la propriété du Vatican.Mais le génie a tout mémorisé et retranscrira entièrement la partition une fois rentré chez lui.
Laure Dautriche
Le Courrier Picard - « Un roman aussi passionnant historiquement que psychologiquement. »
Eric Emmanuel Schmitt raconte la relation fusionnelle compliquée entre Mozart et son père.
C’est une biographie romancée, Eric-Emmanuel Schmitt l’admet dans sa note de fin. Mais c’est tout le talent de cet auteur que de rendre l’histoire et l’exactitude des faits plus émotionnels encore grâce à la fiction. Car Eric-Emmanuel Schmitt n’a pas trahi la réalité historique. Basé sur ses recherches et l’immense correspondance entre Léopold Mozart, le père et Wolfgang Amadeus Mozart le fils, il tisse une relation aussi fusionnelle que conflictuelle entre amour filial, admiration et contradictions.
Si le père, musicien lui-même, dédia sa vie à faire reconnaître le génie de son fils, ce dernier n’acceptera jamais de faire des courbettes aux puissants comme son géniteur. Une divergence qui tendra leur relation et les éloignera malgré l’admiration mutuelle qui les lie. Un roman aussi passionnant historiquement que psychologiquement.
Les Affiches - « Le récit d'un basculement »
Passionné de musique classique, Éric-Emmanuel Schmitt dédie son nouveau roman aux Mozart. Car il y en a eu deux : le père, Léopold, et lefils, W olfgang. De nos jours qui se souvient du premier, pourtant auteur d'une riche œuvre musicale ? C'est le second, l'enfant prodige, capable d'éblouir les Cours européennes, qui entrera dans l'Histoire. Ce livre est le récit d'un basculement : quand le père, modèle vénéré, s'efface devant le génie du fils jusqu'à devenir méprisable. La gloire n'ira pas sans souffrances pour la famille Mozart.
Gaël ( Belgique ) - « Conversation avec Eric-Emmanuel Schmitt »
Avant Wolfgang Amadeus Mozart, il y a un enfant pour qui son père est tout. Dans son lumineux nouveau roman, l’auteur franco-belge multiprimé raconte ces liens, souvent compliqués, qui construisent tous les hommes, même les génies.
Votre sujet de conversation préféré ?
Les enfants. Parce que je les aime passionnément et que je saisis toute occasion de mieux les comprendre. J’éprouve un bonheur absolu à penser à eux quand ils ne sont pas là, c’est-à-dire dans une conversation.
Un argument qui vous énerve ?
« Toi, tu dis ça parce que… » Ça m’énerve quand quelqu’un m’envoie ça à la figure parce que, au lieu d’entendre une remarque qui peut avoir de la valeur, tout se trouve réduit à ma personne, pour une raison qui n’est pas juste. Pour moi, c’est la fin de la conversation car on minimise à l’avance ce que va dire l’autre. On ne s’écoute plus.
Une théorie personnelle qui vous tient à cœur ?
Il n’y a pas de bons ni de mauvais, tous les êtres humains sont complexes. Je suis quelqu’un qui juge les actions, pas les personnes. Chacun est un réservoir complexe de comportements qui peuvent être opposés, contradictoires.
Un sujet de discussion qui vous ennuie ?
Les gens qui, en rentrant de vacances, ne vous parlent pas de ce qu’ils ont vécu ni des gens qu’ils ont rencontrés, mais des conditions matérielles de leur voyage. Ils se comportent en consommateurs qui jugent les prestations et non pas en curieux de ce que la Terre peut offrir de variété, de beauté, de complexité et même de laideur. C’est le contraire de l’aventure, du plaisir, du goût impulsif de découverte. La conversation des gens qui cochent les cases pour voir s’ils n’ont pas été floués m’est insupportable.
La dernière fois que vous avez changé d’avis ?
J’ai changé d’avis sur mon père depuis sa mort, car je me suis mis à le regarder comme une personne et non plus comme un parent. Quand quelqu’un disparaît, on le retrouve à tous ses âges et non plus au présent. Et donc cet homme que je jugeais sévèrement, j’ai commencé à le regarder avec plus de tendresse. Dans la relation père-fils, j’avais tendance à considérer que tout est de la faute du père. Alors que les deux sont responsables, comme dans toute relation. C’est triste d’avoir cette impression de devenir un meilleur fils une fois que le père est parti.
Justement, c’est le thème de votre nouveau roman. A-t-il été inspiré par votre propre expérience ?
Oui. J’avais ce projet depuis plusieurs années d’explorer ce rapport qui avait été si douloureux pour moi. Mais je n’arrivais pas à écrire ce livre. Et puis il y a deux ans, je suis devenu papa, ce qui m’a permis de me tenir des deux côtés. En étudiant la correspondance entre Leopold Mozart et son fils Wolfgang, j’ai compris que le père était plus complexe que l’homme qu’on a toujours dépeint, celui qui exhibait ses enfants comme des bêtes de foire. Se rendant compte que son fils est un génie, qu’il ne peut plus rien lui apprendre, il lui donne l’occasion, en l’emmenant en tournée à travers l’Europe, de rencontrer les plus grands musiciens. Ça résume totalement ce qu’est un père : un apprenti sorcier, quelqu’un qui va donner à son enfant les moyens de se retourner contre lui.
NICKY DEPASSE
Midi Libre - « Mozart comme génie, un projet du père et du fils »
À travers la relation de Wolfgang Amadeus Mozart et de son père Léopold, le romancier et dramaturge signe un livre brillant et mélodieux qui interroge la question de l’amour filial et paternel.
On sait votre attachement pour Mozart auquel vous avez déjà consacré un livre et un spectacle musical. Là, c’est le lien entre lui et son père, Léopold Mozart, que vous explorez. Pourquoi ?
Je rêvais d’écrire sur la relation père - fils depuis longtemps, mais comme je ne suis pas un grand partisan de l’autofiction qui, à mon sens, n’offre pas la distance nécessaire pour atteindre l’universel, il m’est venu que le couple Mozart fils et père me permettait de raconter beaucoup de choses importantes sur cette relation tellement difficile. Mais le déclencheur de ce livre est vraiment lié à ma propre paternité. Pendant longtemps je n’ai été qu’un fils, mais depuis deux ans, je suis aussi un père, alors je vois tous les angles morts, toutes les complexités de cette relation. Avec ce livre, je n’ai absolument pas cherché à faire une biographie des Mozart père et fils, mais plutôt à travailler sur ce que signifient la filiation et la transmission, et surtout montrer que Mozart comme génie, a d’abord été un projet conjoint du père et du fils.
Sans Léopold, il n’y aurait pas eu de Wolfgang Amadeus Mozart ?
C’est certain. Sans le père qu’il a eu, Mozart n’aurait jamais été Mozart. Parce que c’est Léopold qui l’a révélé à lui-même. Il lui a offert mille choses, l’histoire, la géographie, les mathématiques, mais aussi la musique dont le jeune Wolfgang s’est emparée avec le génie que l’on sait, en en demandant toujours plus. Et lorsqu’il s’est rendu compte, quand Mozart avait 10 ans, que lui, Léopold, ne pouvait plus rien lui apprendre en musique, il a fait en sorte, en l’emmenant en tournée en Europe, qu’il rencontre les plus grands maîtres. Et cela nous renvoie à notre propre responsabilité de parent. Il faut qu’on propose le monde dans sa pluralité et sa diversité à nos enfants pour qu’un jour, ils fassent la rencontre qui leur permettra de trouver leur voie.
Vous écrivez que Léopold comprend très vite qu’un jour le nom Mozart désignera son fils, et pas lui. Et chez lui, aucune trace d’amertume, de jalousie ?
C’est un homme d’une rigueur lucide qui se rend compte, alors que Mozart a 5 ans, que son fils atteint des contrées musicales que lui, pourtant musicien aussi, n’a jamais atteintes et n’atteindra jamais. Et cette prise de conscience est constitutive de l’admiration qu’il a pour son fils. Une admiration qui ne cessera jamais, qui deviendra une admiration douloureuse quand son fils l’éloignera, mais il continuera à l’aimer. Mozart ne sera plus là physiquement, mais il restera présent par ses œuvres. Ce qui, on s’en doute, est à la fois très fort et très douloureux pour Léopold. Il a pris le risque de donner à Mozart les moyens de se rendre compte du niveau de son père, de son éventuelle médiocrité de compositeur. Et bien sûr, Mozart va s’en saisir. Mais ce qui est très beau, c’est que malgré la manière cruelle dont Mozart va « tuer » son pèret le repousser, reste cette relation fusionnelle des débuts. Cette phrase qui est devenue le titre du livre, Juste après Dieu, il y a papa, je l’ai trouvée dans une lettre de Mozart enfant. Elle m’a bouleversé.
Cette relation faite d’une admiration absolue qui laisse place à un éloignement, à une émancipation, puis parfois à la rupture, ne dit-elle pas toute l’ambivalence des rôles de père et fils ?
Absolument. Il faut un jour que le fils « tue » le père, symboliquement. Mais jamais un père ne veut tuer son fils. Le rôle père-fils est profondément dissymétrique. Être père, c’est une vocation. Être un fils, c’est un fait. C’est toute la cruauté de ce lien dont le but est uniquement la coupure. C’est quand même une relation incroyable : Je t’élève pour qu’un jour tu partes, je te donne tout pour qu’un jour tu sois totalement autonome de moi. Et c’est dur à accepter qu’on soit un père ou une mère. Mais ce qui est merveilleux, c’est qu’après la coupure et la prise d’autonomie, il peut y avoir des retrouvailles sur un autre mode parce que comme disait Aristote « Si tu ne m’aimes plus, c’est que tu ne m’as jamais aimé ».
La prodige sacrifiée
LA SŒUR AÎNÉE En homme des Lumières, Léopold Mozart avait choisi d’instruire aussi bien sa fille que son fils. Connue sous le surnom affectueux de Nannerl, Maria Anna Walburga Mozart était la sœur aînée du génial compositeur. Bien qu’elle ait, comme son frère, impressionnée les spectateurs à travers l’Europe dès sa plus tendre enfance, cette concertiste virtuose resta toute sa vie dans l’ombre de son frère, car son statut de femme lui interdisait de devenir compositrice. Selon un musicologue australien, on lui devrait néanmoins plusieurs œuvres attribuées Mozart à qui elle a survécu plus de 38 ans.
Laure Joanin
Le Journal de Québec - « Le rapport avec nos parents est une tendre querelle »
Dans Juste après Dieu, il y a papa, le prolifique Eric-Emmanuel Schmitt nous plonge dans l’intimité des Mozart et montre comment le jeune Wolfgang a fait vivre à son père Léopold toute une gamme d’émotions.
Ce n’est pas la première fois que le romancier et dramaturge franco-belge Eric-Emmanuel Schmitt nous parle de Mozart. Il y a une vingtaine d’années, il lui consacrait déjà un livre très personnel, où il racontait comment, à l’adolescence, la musique du compositeur l’avait aidé à sortir d’une dépression. Ensuite, jamais Mozart n’a cessé de l’accompagner.
On le retrouve maintenant dans Juste après Dieu, il y a papa, un roman qui se penche plus particulièrement sur le lien entre Mozart et son père. Car pas de doute, cette relation sera déterminante dans l’émergence de son génie.
« Pendant longtemps, je n’ai été qu’un fils, explique Eric-Emmanuel Schmitt, joint chez lui dans les environs de Bruxelles. Et puis, depuis peu, je suis devenu père. Tout à coup, la figure du père m’est apparue avec toutes ses qualités et toutes ses complexités, et j’ai pu comprendre l’âme de mes deux personnages, aussi bien celle de Léopold Mozart que celle de Wolfgang Amadeus Mozart. Être père est une vocation, alors qu’être fils est un fait : le père s’engage à des devoirs, tandis que le fils reçoit tout et se montre souvent injuste, passant de l’excès d’admiration lorsqu’il est enfant à l’excès de mépris en grandissant. »
« Il m’a fallu ce mûrissement pour écrire ce livre auquel je pensais depuis très longtemps, poursuit-il. Devenir père, mais aussi devenir orphelin après la mort de mes parents, a changé mon regard. On comprend alors que nos parents ne disparaissent jamais vraiment : ils continuent de vivre en nous et, avec le temps, de nouvelles facettes de leur personnalité apparaissent. On réalise aussi qu’on les a souvent réduits à leur rôle de parents, sans les voir comme des individus, forcément plus riches et plus complexes. »
Un papa génial
Le roman s’ouvre sur un père vieillissant, qui se désole de recevoir si peu de lettres de son fils. Parce que s’il a consacré sa vie au talent de Wolfgang, Léopold se retrouve désormais relégué à distance de cette gloire qu’il a lui-même contribué à faire naître.
Loin d’être dur et autoritaire, Léopold a été un père extraordinaire, y compris avec sa fille.
« Au XVIIIe siècle, qu’un homme donne une éducation complète à sa fille, c’est très rare, souligne Eric-Emmanuel Schmitt. Mais lui, il a vraiment tenu à instruire ses deux enfants. Il est très moderne. En fait, c’est un homme du siècle des Lumières. Sauf qu’à un moment, il a eu la lucidité de se dire qu’il ne pouvait plus rien apporter à son fils, musicalement. Il a reconnu ses limites et là, il a repris la route pour que Wolfgang puisse rencontrer les plus grands musiciens d’Europe et que sa formation continue, prenant le risque finalement de voir son enfant s’éloigner et peut-être le mépriser. Et c’est ce qui est arrivé après. Mais c’est par amour et par devoir de père qu’il a pris le risque d’apparaître comme moins brillant aux yeux de son fils. »
Leur tendre querelle
Dès lors, l’admiration absolue du petit Mozart pour son père – parce que pour lui, juste après Dieu, il y avait réellement papa ! –, ne pouvait durer éternellement. À mesure que son génie s’affirme, la relation qu’il entretient avec son père se transforme. Mais inquiet de voir son fils se perdre dans un monde dont il maîtrise mal les codes, Léopold tenait vraiment à conserver une certaine emprise sur lui.
« Si Wolfgang avait le génie de la musique, il n’avait pas forcément celui des relations humaines, explique Eric-Emmanuel Schmitt. En plus d’être extrêmement extraverti et extrêmement allègre, il était très maladroit et un peu insolent. Comme, tout petit, il avait sauté sur les genoux des princes et des princesses, il avait tendance à penser qu’il était l’égal de tout le monde... »
Le roman montre ainsi comment l’amour entre les deux hommes se double d’une opposition presque inévitable. En donnant à son fils une éducation exceptionnelle et une liberté intellectuelle rare, Léopold lui a aussi fourni les moyens de s’affirmer contre lui.
Pour Eric-Emmanuel Schmitt, cette tension dépasse largement l’histoire de la famille Mozart. « Le rapport avec nos parents est une tendre querelle, dit-il. Il y a la querelle parce qu’il faut se construire, parfois dans l’opposition. Mais c’est une querelle au nom de l’amour. » Une idée qui traverse tout le roman et donne à cette relation père-fils une portée universelle.
Karine Vilder
La Presse (Canada) - « Schmitt joue la partition paternelle épineuse de Mozart »
L’infatigable Éric-Emmanuel Schmitt viendra faire un tour au Salon du livre de Québec du 9 au 11 avril, notamment pour y présenter ses deux derniers chérubins, à savoir le 5e tome de sa saga La traversée des temps, ainsi que son dernier livre mettant en scène Mozart. Un ouvrage où les relations père-fils sont justement explorées.
Lors d’un passage au Salon du livre de Montréal, il y a quelques années, l’auteur franco-belge avait confié plancher sur un livre qui mettrait la musique à l’honneur. Depuis, il a publié La rivale, et maintenant, Juste après Dieu, il y a papa. Lequel des deux est le fameux opus annoncé ? Ni l’un ni l’autre, indique Schmitt en entrevue avec La Presse. « Il prend plus de temps que prévu à écrire. C’est plus proche de l’essai, du journal d’un homme qui écoute de la musique depuis toujours », révèle-t-il, lui qui a eu les mains bien occupées avec Les deux royaumes, 5e tome de son ambitieuse série, et ce nouveau titre abordant Mozart.
Au fil de ce dernier, il décortique la relation complexe, empreinte d’amour, de dédain et de non-dits, entre le prodige musical et son père, Léopold. Ayant perçu tôt les capacités hors norme de son fils, il fit tout pour le mettre sur la bonne voie, où il n’aura lui-même que tièdement réussi, jusqu’à provoquer l’émancipation douloureuse du jeune Wolfgang. Un récit court, condensé, parvenant à nourrir la réflexion sans s’embarrasser de fioritures.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Schmitt aborde la vie du compositeur, puisqu’il lui avait consacré un essai en 2005. Car Mozart ne rime pas avec hasard : il a joué un rôle déterminant dans son parcours.
« Heureusement, une professeure de musique m’a emmené, avec d’autres élèves, assister à des répétitions à l’Opéra de Lyon, raconte l’écrivain. Une dame est entrée sur scène, a chanté, et je suis revenu au monde, à la lumière, au désir de vivre. »
Depuis lors, il le considère comme un guide et un modèle artistique – il rétorque même systématiquement « Mozart » quand on lui demande de citer son écrivain préféré ! « Il a cette façon d’être profond l’air de rien, cette manière presque pudique de toucher l’essentiel », justifie Schmitt, qui a eu un grand souci du respect historique de la vie du musicien dans son travail.
Au nom du pèreDans Juste après Dieu, il y a papa, l’auteur braque les projecteurs sur les relations d’abord très soudées, puis distendues entre Wolfang et Léopold ; le fils finissant par « tuer le père », métaphoriquement, s’entend. Des rôles que Schmitt a tour à tour endossés, étant devenu papa de deux enfants dans les dernières années. En filigrane du livre, on perçoit un vécu personnel.
« De son vivant, je lui attribuais tous les torts. Quand il est parti, j’ai réalisé que j’étais au moins à moitié fautif dans cette difficulté relationnelle », confesse-t-il. Son ouvrage met ainsi en avant la profonde dissymétrie entre le père et le fils. Pour le premier, c’est un engagement, pose l’écrivain, pour le second, c’est un fait : personne n’a demandé à être fils. Il met ainsi dos à dos « un amour altruiste et un amour égoïste ».
En marge de ce lien se retrouve chez les Mozart la patate chaude du génie musical. Léopold fit tout ce qui était en son pouvoir pour cultiver la fleur rare, à grand renfort d’enseignements puis de tournées européennes. « Léopold donne finalement à son fils les moyens de juger un jour de sa médiocrité, ce que fera Mozart », analyse Schmitt. Quand on lui demande si le génie absolu tient du divin, ce dernier devient très méditatif. « Il y a une grâce inexplicable, finit-il par commenter. Au moins, ça tient du miracle. »
Après une tournée en Chine, où il remporte un grand succès depuis la dernière décennie, Éric-Emmanuel Schmitt posera ses valises au Québec pour le Salon du livre de la capitale. Il confie en apprécier l’atmosphère chaleureuse et détendue, très cousine de celle de son homologue de Belgique, où il vit. Tout en admirant le combat pour le français, qui a été « un peu oublié » ces derniers temps en Europe. « Je sens aussi ce point de contact profond avec vous », conclut-il.
Sylvain Sarrazin
L'Eventail ( Belgique) - « MOZART, PÈRE ET FILS. »
Vingt ans après Ma vie avec Mozart, l’écrivain, toujours aussi habité, revient au génie de Wolfgang Amadeus avec, cette fois, l’intention d’éclairer le lien intense d’un fils prodige avec un père du xviiie siècle, Leopold. Entre exigence paternelle et admiration infinie.
L’Éventail – Admiration et emprise, est-ce ainsi que l’on pourrait paraphraser cette histoire ?
Éric-Emmanuel Schmitt – Je voulais d’abord réhabiliter Leopold Mozart, souvent présenté comme le père exhibant ses enfants à la manière de bêtes de cirque et qui a condamné la jeunesse de son fils à un apprentissage extrême de la musique. En étudiant sa correspondance, je me suis rendu compte que c’était plus complexe : Leopold a voulu avant tout donner à ses enfants ce qu’il n’avait pas eu, lui. Il avait, en effet, été obligé de feindre une vocation de séminariste pour avoir accès à l’éducation. Et il a offert cette éducation à ses deux enfants, garçon comme fille, ce qui à cette époque est très rare. Leopold Mozart est un féministe de l’ère des Lumières.
– C’est la raison pour laquelle le roman oscille entre tendresse et douleur : l’amour est très paradoxal, finalement ?
– Complètement. Être fils, c’est un fait. Être père, c’est une vocation. Il y a une grande dissymétrie entre les deux. Chez le père, il y a à la fois amour et devoir. Leopold s’apprête à souffrir de ce que son fils va lui balancer à la figure, en le traitant de laquais, en voyant en lui un médiocre compositeur. Pour le fils, tout est dû : l’amour comme l’éducation. Et quand il y a un problème, c’est la faute du père. On met très longtemps à dépasser ce stade.
– Seuls le talent, la discipline et la reconnaissance tissent les relations familiales...
– Leopold a toujours cette phrase : un Mozart ne doit jamais être médiocre. Ce sont donc des vies tendues vers l’excellence. Et Wolfgang sera capable de plus que l’excellence : le génie. Mes parents étaient des sportifs de haut niveau : ma mère championne de France de sprint, son record a tenu vingt ans ; mon père, champion universitaire de boxe. Ils avaient cette mentalité d’être toujours les meilleurs. C’est dire si la pression de Leopold Mozart que je retranscris ici, je la connais intimement.
– Comment parvenez-vous à nous faire entendre cette musique tout au long du livre, seulement avec des mots ?
– Mozart est mon modèle d’écrivain, alors qu’il était musicien. L’harmonie des mots, le rythme et la souplesse des phrases, la ligne claire, guident ma plume. Je suis un écrivain habité par la nostalgie du musicien que je n’ai pas été. Je suis certes pianiste, j’ai étudié la musique au conservatoire, mais je n’ai pas d’invention musicale. C’est dans la langue française que je pratique la musique, avec Mozart pour modèle. Il est pour moi le compagnon de toute une vie. Je suis d’autant plus heureux que vous ayez entendu sa musique dans mes mots.
– Quel message avez-vous glissé entre les lignes ?
– La relation père-fils est universelle. Pour moi, elle se résume en deux mots : la tendre querelle. L’opposition et l’amour.
Nicky Depasse
La Manche Libre - « Juste après Dieu, il y a Mozart. »
Dans son dernier livre "Juste après Dieu, il y a papa", Eric-Emmanuel Schmitt explore les relations entre Mozart et son père.
Que représente pour vous Mozart?
Un sauveur. A un moment de mon adolescence, j’ai été en dépression, avec des pulsions suicidaires, et Mozart ma arrache à ce malaise. En assistant aux répétitions des Noces de Figaro, j’ai été bouleverse par la beauté absolue de cette musique, de ce chant, et j’ai guéri. Je me suis dit : Si y a des choses aussi belles sur terre, je reste.
Par la suite, a-t-il continué à jouer un rôle dans votre vie ?
Complètement. Il est un guide pour l’homme que je suis en me remettant toujours du côté đe la joie, du bonheur, de l’allégresse, de la clarté, de la lumière, et aussi un modele que j’ai au-dessus de moi en permanence pour l'écrivain que je suis.
Aujourd'hui, qu'y a-t-il de Mozart en vous ?
"Le goût de la liberté. J’ai toujours payé le prix de ma liberté. Il y a peut-être aussi un peu d’insolence une indifférence aux effets de mode qui ne ma pas empêché d’avoir du succès. Je n’ai pas eu ma liberté en imitant les autres mais en restant moi-même.
Et de Leopold, son père?
Je partage avec lui, comme avec mon propre père, le goût de l'excellence. Dans mon livre, Leopold dit sans cesse à Mozart: "Tu ne dois pas être médiocre. Je suis le fils de deux champions. Ma mère était championne de France de sprint. Son record de France a mis vingt ans avant d'être battu. Mon père était un champion universitaire de boxe. Tous les deux avaient ce réflexe des grands sportifs, c’est-à-dire le goût de l’excellence, de l'entrainement, du travail pour repousser leurs limites. C’est quelque chose que j’ai complètement reproduit dans ma vie, non pas dans le sport, mais dans des activités intellectuelles ou artistiques.
Que ressentez-vous en écoutant Mozart ?
"Une sensation de plénitude, d'être au monde avec intensité, mais aussi un sentiment d'équilibre parce que dans la musique de Mozart, il y a une philosophie qui est équilibre, qui n'aime pas les grands abimes de la peur ou de l’effroi. Il y a quelque chose d’extrêmement construit, mesuré, équilibre, qui me tient debout, qui me fait aimer le monde, qui me met autant en état de désir que de satisfaction.
Pour vous, juste après Dieu, il y a Mozart?
Exactement. Vous avez bien résumé mon positionnement dans l’existence. Juste après Dieu, il y a Mozart, c'est-à-dire cette grâce, cette façon d'être au monde avec évidence, avec lumière. Pour moi, c’est très inspirant et nourrissant.
Si vous admirez tant Mozart, pourquoi ne pas avoir essayé de devenir musicien ?
J'ai fait beaucoup de musique : le conservatoire, la musicologie à Normale sup. La musique ne m’a jamais déçu mais je me suis déçu en musique. Je n'ai pas d’imagination musicale. Je peux interpréter mais pas créer. Mes compositions ressemblent toujours a la musique de quelqu'un d'autre. J’ai compris que ce n’était pas le lieu ou j’allais pouvoir créer.
Comment êtes-vous devenu écrivain ?
J’ai toujours été écrivain. Des l’âge de sept ou huit ans, en rentrant de l’école j’écrivais des histoires. Toute ma famille, mes instituteurs, mes professeurs avalent compris que je deviendrais écrivain. Il n'y avait que moi a ne pas l'avoir compris. C’était une évidence absolue pour tout le monde. J'avais compris que le meilleur moyen d'avoir mille et une vies était d'écrire. Je m’inventais plein de destins totalement différents. Lorsque j'écris, ma curiosité infinie arrive à se canaliser parce que je peux enfin devenir tous les personnages que j’imagine.
A l'instar de Mozart qui composait sans cesse, vous écrivez tout le temps. Êtes-vous le Mozart de la littérature française ?
Je suis déjà bien trop vieux pour l’être (rires). Mozart est mort a l’âge de trente-cinq ans. Mais effectivement, je ne peux pas l’empêcher d’écrire. J'écris comme je respire. Et, en plus, j'ai autant de plaisir à le faire que de goût pour le travail.
Vous ne pouvez vivre sans écrire…
Tout à fait. Je ne peux effectivement pas vivre sans écrire. Au bout de deux Jours de vacances, je commence à taper des pieds et a me sentir mal.
Où trouvez-vous toutes vos idées ?
J'ai l'impression d'être comme un arbre sur lequel des oiseaux viennent se poser et font leur nid. J'ignore d'où ces oiseaux viennent mais moi, je suis l'arbre qui les accuellle.
Benoit de Villeneuve
Critiques des blogs
Creotive Media - « La grande réussite du texte tient à son écriture musicale. »
Le petit Wolfgang adore son père, Léopold Mozart, son guide, son modèle, son dieu vivant.
Avec Juste après Dieu, il y a papa, Éric-Emmanuel Schmitt s’attaque à l’un des liens les plus complexes et universels : celui qui unit un père et son fils lorsque l’admiration initiale laisse place à l’émancipation, puis à la blessure. À travers la relation entre Wolfgang Amadeus Mozart et son père Léopold, l’écrivain compose moins une biographie qu’une méditation intime sur la filiation, la transmission et le prix de la liberté.
Le roman s’ouvre sur une évidence enfantine : pour le jeune Wolfgang, son père est tout. Guide, professeur, protecteur — presque une figure divine. Léopold Mozart n’est pas seulement un parent ; il est celui qui révèle le monde et donne un sens au génie naissant de son fils. Schmitt capte avec finesse cette période fragile où l’amour filial repose sur la dépendance absolue et l’admiration sans nuance.
Mais l’équilibre se fissure lorsque l’enfant prodige dépasse le maître. Là réside le cœur du livre : non pas la naissance du génie mozartien, mais la douleur silencieuse qu’il provoque. L’émancipation artistique devient une rupture affective. Wolfgang cherche la liberté, les passions, la vie ; Léopold, lui, voit s’effondrer le rôle qui définissait son existence.
Éric-Emmanuel Schmitt excelle dans cette zone émotionnelle intermédiaire, faite de non-dits et de malentendus. Plutôt que de construire un conflit spectaculaire, il choisit la retenue : le drame se joue dans les lettres, les silences, les attentes déçues. Le père n’est ni tyran ni victime absolue ; le fils n’est ni ingrat ni cruel. Tous deux sont prisonniers d’un amour incapable de trouver une forme nouvelle.
La grande réussite du texte tient à son écriture musicale. Schmitt adopte une prose fluide, presque mélodique, où chaque émotion semble répondre à une variation intérieure. La musique n’est jamais un simple décor historique : elle devient le véritable langage entre les deux hommes, celui qui subsiste lorsque les mots échouent.
Au-delà du portrait de Mozart, le livre touche à une vérité universelle : toute relation parent-enfant porte en elle une séparation inévitable. Grandir, c’est trahir un peu ; aimer, c’est accepter d’être dépassé. Schmitt transforme ainsi une histoire célèbre en réflexion profondément contemporaine sur la transmission et le renoncement.
Certains lecteurs pourront regretter une approche volontairement douce, presque contemplative, loin d’une biographie historique rigoureuse. Mais ce choix assumé révèle l’ambition réelle du livre : non raconter Mozart, mais explorer ce moment fragile où l’amour doit se réinventer pour survivre.
Avec Juste après Dieu, il y a papa, Éric-Emmanuel Schmitt livre une œuvre délicate et mélancolique, un texte court mais émotionnellement dense, qui rappelle que les liens les plus forts ne sont pas toujours ceux qui rapprochent — mais parfois ceux qui apprennent à laisser partir.
Le Pavillon de la littérature - « Un focus assez inédit sur la complexité d’être un génie. »
« Sans jamais le nommer, Léopold et Nannerl pratiquaient un culte: celui de Wolfgang musicien »
Ce n’est pas un scoop: Eric-Emmanuel Schmitt est vitalement, existentiellement épris du génie mozartien.
En 2005, il publiait Ma vie avec Mozart (Ed. Albin Michel) assorti d’un CD aux titres allègrement choisis.
La découverte des Noces de Figaro eut un effet salvateur sur lui, insufflant l’enthousiasme au sens noble, à un moment compliqué de son adolescence, rappelait-il au micro d’Augustin Trapenard et de la formidable séquence de La Grande Librairie du 25 février dernier ( à visionner de toute urgence)
Doté de dispositions exceptionnelles et d’une oreille absolue, le jeune » Wolfi » a, de surcroît, en la personne de son père, un pédagogue accompli, doublé d’un ambitieux impresario.
Compositeur, lui-même, Léopold a la clairvoyance, l’humilité de comprendre très tôt que son fils le surpassera. L’abnégation de subir son ingratitude.
» Un Mozart ne doit jamais être médiocre »
Une sentence que le prodige fait sienne, parcourant l’Europe et une conception fougueuse de la liberté, dût-elle enfreindre la reconnaissance qu’il doit aux siens, à son père, en particulier.
Devenu père à son tour, le célèbre compositeur se réjouit de trouver en son fils Karl… une absence de génie :
« Je l’adore, J’adore Karl! Il me sauve du danger que je redoutais: me transformer en Léopold. »
Et de pouvoir accomplir via la magistrale Flûte enchantée cette portion d’enfance dont il a été privé:
« Trente-cinq ans pour accéder à l’enfance. Trente- cinq ans pour ramener chaque auditeur à l’aube de ses jours. Que la jeunesse se conquiert lentement! Comme elle réclame du temps! Lui n’a pu l’apprivoiser qu’au prix d’une perte irréparable: il aura fallu que ses deux parents aient disparu. »
Un focus assez inédit sur la complexité d’être un génie.
Apolline Elter
L'Eclaireur FNAC - « Éric-Emmanuel Schmitt s'intéresse à l'amour filial et paternel dans toute sa complexité. »
L'auteur s'intéresse aux rapports entre un père et un fils, et revient sur la vie mouvementée d'un prodige de la musique, Wolfgang Amadeus Mozart. Quelques mois seulement après la sortie du cinquième livre de sa grande fresque (Albin Michel), le romancier Éric-Emmanuel Schmitt est de retour en librairie ce 25 février 2026 avec Juste après Dieu, il y a papa , publié aux éditions Albin Michel.
Dans ce nouveau roman, l'auteur aborde le thème universel de la relation entre un père et son fils. Éric-Emmanuel Schmitt s'intéresse également à une figure incontournable de la musique, Wolfgang Amadeus Mozart Dans Juste après Dieu, il y a papa , le jeune Wolfgang voue une admiration sans fin à son père, Leopold Mozart. À mesure que le talent de Wolfgang évolue et que le garçon devient un prodige de son temps, la relation entre les deux hommes change. Tout en évoquant le génie de Mozart et le rôle qu'a eu son père en lui enseignant la musique dès son plus jeune âge, Éric-Emmanuel Schmitt s'intéresse à l'amour filial et paternel dans toute sa complexité et dépeint une relation parfois maladroite, éloignée ou conflictuelle, mais toujours unie par une passion commune : la musique.
La passion pour Mozart.
Si le thème central de Juste après Dieu, il y a papa est le lien qui unit un père et son fils, le livre permet à l'auteur de parler de l'une de ses plus grandes passions, Mozart. Il y a 21 ans, Éric-Emmanuel Schmitt a écrit le livre Ma vie avec Mozart (Albin Michel), un roman épistolaire dans lequel il évoque la découverte de la musique du compositeur, la place qu'elle a ensuite prise dans sa vie et son lien étroit et authentique avec l'artiste. Dans le livre, il s'essaie à l'exercice de la correspondance, écrivant des lettres à Mozart, entrevoyant les réponses dans sa musique. Deux décennies plus tard, le romancier revient à cette passion toujours aussi vive et met en lumière la famille Mozart dans son ensemble : sa mère résiliente, son père intransigeant, ses frères et sœurs. Alors qu'Éric-Emmanuel Schmitt poursuit son cycle de neuf tomes La traversée des temps (revenant sur la création de la civilisation et l'évolution des sociétés), Juste après Dieu, il y a papa , bien que différent dans le style ou dans la portée, semble en être un cousin thématique. En traitant du lien familial et de la transmission, tout en parlant de l'un des artistes les plus importants de l'histoire de l'humanité, le cycle de La Traversée des temps ne semble pas si éloigné.
Robin Negre
Les Chroniques de Koryfée - « Une méditation très pertinente sur la dette filiale »
Avec « Juste après Dieu, il y a papa », Eric Emmanuel Schmitt s’empare de la figure de Mozart par un angle intime : le face-à-face, tendre et ravageur, entre un père et son fils. Plutôt que de dérouler une biographie classique, le roman creuse ce qui relie et oppose Léopold et Wolfgang, jusqu’à faire de leur lien un laboratoire universel de la relation père-fils.
La relation père-fils
Le récit s’ancre du côté de Léopold Mozart, vieil homme amer retiré à Salzbourg, qui revisite sa vie et surtout l’éducation qu’il a donnée à son enfant prodige. L’enfance de Wolfgang se dessine dans une admiration quasi sacrée : le petit garçon voit en son père un guide absolu, un modèle, une figure quasi divine dont l’autorité organise tout son univers. Mais au fil des tournées dans les cours européennes, de la fatigue, de la pauvreté et des humiliations, l’enfant se transfigure en artiste autonome, avide de liberté, de passion et d’expériences qui débordent le cadre paternel.
Cette métamorphose engendre un basculement : l’adoration se fissure, le disciple dépasse le maître, l’héritier refuse la tutelle.
Un roman sur la transmission
Avec « Juste après Dieu il y a papa », Éric-Emmanuel Schmitt place la transmission au cœur du roman. Léopold enseigne à Wolfgang tout ce qu’il sait, à savoir la technique, la discipline, l’art de plaire aux puissants, la patience stratégique. Mais Wolfgang finit par assimiler ces enseignements avec une rapidité déconcertante, puis les transcende, et enfin les abandonne. À mesure que le talent du fils se déploie et que le prodige se révèle à lui-même, les deux hommes s’éloignent : l’un s’émancipe, porté par ses passions et ses désirs propres ; l’autre résiste, puis cède, contraint de réinventer sa place dans une relation désormais asymétrique. Pas de manichéisme ici, Éric-Emmanuel Schmitt ne considère pas Wolfgang comme un ingrat ; il est simplement un créateur, et la création exige une forme de brutalité envers ceux qui vous ont formé, parce qu’elle réclame de se désencombrer de toute dette. L’émancipation de Wolfgang n’est pas seulement artistique, elle est existentielle : il lui faut sortir du regard de son père pour devenir pleinement sujet, quitte à le blesser, le décevoir, voire le renier symboliquement. En miroir, Léopold doit apprendre à aimer sans se confondre avec son rôle de mentor, à supporter d’être relégué à l’arrière-plan par celui qu’il a forgé.
La dette filiale
Dans « Juste après Dieu, il y a papa », Éric Emmanuel Schmitt donne à cette relation particulière entre Wolfgang et son père, à savoir cet enfant qui adorait son père et cet homme qui se retrouve inutile à son fils, une dimension universelle, celle de toute relation entre père et fils (attentes, projections, culpabilités, désillusions, besoin de continuer à s’aimer malgré la distance). Éric-Emmanuel Schmitt souligne que la nature même du lien filial exige qu’il se distende pour que l’enfant accède à sa propre autonomie. « Il faut tuer le père ».
« Juste après Dieu, il y a papa » nous offre ainsi une méditation très pertinente sur la dette filiale, sur ce que nous devons à ceux qui nous ont faits et ce que nous leur faisons subir en devenant nous-mêmes. Un roman tendre et lucide, qui rappelle que les plus grands artistes ne naissent pas seuls et que ceux qui les portent disparaissent toujours dans leur ombre.
Karine Fléjo