Résumé

Je suis né deux fois, une fois à Lyon en 1960, une fois dans le Sahara en 1989. »
Une nuit peut changer une vie.

À vingt-huit ans, Éric-Emmanuel Schmitt entreprend une randonnée à pied dans le Sahara en 1989. Parti athée, il en reviendra croyant, dix jours plus tard.


Loin de ses repères, il découvre une vie réduite à la simplicité, noue des liens avec les Touareg. Mais il va se perdre dans les immenses étendues du Hoggar pendant une trentaine d’heures, sans rien à boire ou à manger, ignorant où il est et si on le retrouvera. Cette nuit-là, sous les étoiles si proches, alors qu’il s’attend à frissonner d’angoisse, une force immense fond sur lui, le rassure, l’éclaire et le conseille.


Cette nuit de feu – ainsi que Pascal nommait sa nuit mystique – va le changer à jamais. Qu’est-il arrivé ? Qu’a-t-il entendu ? Que faire d’une irruption aussi brutale et surprenante quand on est un philosophe formé à l’agnosticisme ?


Dans ce livre où l’aventure se double d’un immense voyage intérieur, Éric-Emmanuel Schmitt nous dévoile pour la première fois son intimité spirituelle et sentimentale, montrant comment sa vie entière, d’homme autant que d’écrivain, découle de cet instant miraculeux.

Critiques

Le Figaro Magazine - « "Dieu existe-t-il? Je crois que oui" »

Le dramaturge et écrivain a vécu a un quart de siècle une « Nuit de feu» dans le désert , où rencontré Dieu . Il avait 28 ans. Une conversion qu' il raconte dans un livre à paraître la semaine prochaine et dont il nous révèle en avant-première les circonstances et les détails.

Pourquoi avoir attendu si longtemps pour publier ce livre si intime ?

Parce que je voulais que cette aventure intérieure mûrisse en moi, que mon livre devienne son fruit ... En 1989, jeune encore, j’ai entrepris une randonnée au Sahara , dans le Hoggar , où je me suis perdu. Durant une trentaine d ' heures , seul dans les montagnes , loin de mes compagnons de voyage , dépourvu de repères , sans avoir rien à boire ni à manger , j' ai erré en vain . Lorsque la nuit a surgi, un vent violent, glacé , a fondu sur moi ; en quelques secondes , le froid m' a pénétré . Calé dans un lit improvisé fait de sable et de rochers qui gardaient un peu de la chaleur du jour, j’aurais voulu m' effacer dans la poussière , disparaître subitement plutôt qu' attendre la mort , et soudain , il s' est passé un phénomène extraordinaire : je me suis élevé au-dessus du sol . Je flottais. J’avais deux corps, l ' un dans le sable , l ' autre dans les airs . D ' où venait cette force qui me plaçait , écartelé mais pas brisé , si haut , entre ciel et terre ? Une paix m’envahissait .Mon sang battait fort, pourtant la confiance s' imposait . Au lieu de la pleine panique, j' ai vécu l ' expérience que Pascal , trois siècles auparavant , a nommée sa Nuit de feu » . Il l ' a racontée ainsi : « Le 23 novembre de l ' an de grâce 1654 , depuis environ dix heures et demie du soir jusques envi et demi. Feu. Dieu d ' Abraham, Dieu d ' Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. Certitude , certitude , sentiment ,joie ,paix . Dieu de Jésus-Christ. » Joie, flamme : la force me saisissait , distendait mes membres , me rendait colossal , m' étendait aux dimensions du massif montagneux ,j' allais dominer , tapisser le Sahara . Lumière. Fulgurance. D ' un coup , j' appréhendais la totalité . Je devenais flamme .Je m’approchais d ' une présence. Plus j' avançais ,plus l ' évidence s' imposait tout a un sens. Félicité ... Ce fut la plus belle nuit de ma vie , une nuit de transfiguration , une nuit mystique . Je suis entré dans le désert athée , et j' en suis ressorti croyant . Au retour du Hoggar , l ' artiste larvaire qui sommeillait en moi depuis l ' enfance s' est assis à une table pour devenir scribe , narrant les histoires d ' êtres enfermés dans leurs certitudes , soudain ébranlés , qui partent sur de nouvelles routes . Tout ce que j' ai écrit , au théâtre comme dans mes romans , procède de cette nuit , la matrice de mon œuvre. Longtemps j' ai tenu ma foi secrète . Il y a plusieurs années, je suis parvenu à en parler . En parler ,mais pas l ' écrire . Le langage ayant été inventé pour exprimer le visible , je manquais de mots pour dire l ' invisible . J' ai attendu d ' acquérir une certaine maîtrise d ' écrivain avant de m' aventurer sur ce territoire. Une autre raison ,extérieure celle-là , m' a poussé à rédiger ce livre :la foi défraie aujourd'hui la chronique dans la mesure où des fanatiques commettent des crimes en son nom . J' ai senti le besoin de témoigner d ' une foi moderne , humble , qui ne se substitue pas au savoir et ne prétend ni détenir ni imposer la vérité.

Le retour du religieux vous inquiète-t-il ?

 Non , ce qui m' inquiète , ce sont les individus frustrés et violents qui usurpent le motif spirituel pour tuer . Ils tuent des humains , ils tuent la paix , ils tuent les religions, ils tuent Dieu . Il importe de ne pas amalgamer croyants et imposteurs : les amis de Dieu restent ceux qui le cherchent , pas ceux qui parlent à sa place en prétendant l ' avoir trouvé . Je ne redoute rien des religions : si elles ne se montrent pas toujours divinisantes , elles sont assurément humanisantes , car elles appellent à ce qu' il y de meilleur en nous - l ' entente plutôt que la violence , le respect plutôt que la destruction , l ' amour plutôt que la haine la compassion plutôt que l ' exclusion . Elles exercent une action bienfaisante sur nos sociétés. C' est pour moi une perpétuelle source d ' inspiration que la rencontre de l ' homme avec Dieu . Je me suis fait connaître internationalement au théâtre avec Le Visiteur qui met en scène une conversation entre Sigmund Freud , athée magnifique , et « Dieu peut-être' sur le divan du psychanalyste. J’ai continuellement voulu rendre visible nos débats intérieurs, faire apparaître la chair spirituelle , qu' elle soit celle du doute ou de la foi . L ' important est d ' explorer nos trésors spirituels . Parler de l ' athéisme , parler des religions au pluriel sans prosélytisme ni critique radicale , m' oblige à ne pas me cantonner moi .Dans le désert ,j' ai reçu la foi . Foi en quoi ? J' ai du mal à nommer Dieu , même si je m' y résous . Qui est exactement mon ravisseur ? Comment décrire une force qui ne tient pas dans un corps , une présence qui se passe de forme ? Les mots et la grammaire nie jouent des tours dans la mesure où ils me contraignent à parler de Lui comme d ' une personne , alors qu' Il ne m' est pas apparu ainsi. Dieu, je l ' ai atteint par le cœur , ou il a atteint mon cœur . Là, en moi , s' est creusé un corridor entre deux mondes , le nôtre et le sien . J' ai la clé, j' emprunte le chemin . Et nous ne nous quitterons plus.

 « Ne pas me cantonner à moi », dites vous. Quelle est votre propre religion ?

Je suis issu d 'une famille athée et j' ai accompli mes études de philosophie dans un univers athée - à Normale Sup avais Derrida comme professeur . Ma nuit au désert a donc provoqué chez moi une sorte de curiosité encyclopédique je me suis servi de la porte des mystiques pour pénétrer diverses religions , islam ,judaïsme ,hindouisme , bouddhisme jusqu' à ce que la lecture des Evangiles me secoue . Ils mettent en avant quelque chose de plus que ma nuit de feu au Sahara :l ' amour . J' ai médité ,travaillé , enquêté sur Jésus, et cela adonné L ' Evangile selon Pilate, roman retraçant les observations d ' un témoin extérieur , mais aussi d ' un acteur majeur du drame de la Crucifixion . Je suis chrétien parce que le Christ me procure un objet essentiel de réflexion , d ' étude spirituelle , également d ' inspiration , voire d ' imitation .Je suis chrétien parce qu' aux deux questions qui font le chrétien - « Y a-t-il eu incarnation ?» , « Ya-t-il eu résurrection » - je réponds oui de tout mon cœur et de toute mon imagination ,car ce n' est pas avec ma raison que je peux le faire. ll est important de toujours distinguer ce que l ' on sait de ce que l ' on croit ...

N' avez-vous jamais songé que, au cours de cette nuit-là ,votre corps ou votre imagination avaient pu vous jouer des tours ?

Pendant, non . Après, mille fois Cette expérience du désert, je l ' ai soupçonnée , critiquée , réduite des années durant . Philosophe de formation, j’avais vocation à multiplier les hypothèses : la rencontre avec Dieu , je pouvais aussi bien l ' interpréter en termes matérialistes comme une réaction hormonale devant l ' angoisse , ou de façon psychanalytique comme une recherche d ' une sécurité paternelle dans un moment de désarroi ... Cent théories permettaient d ' expliquer cet événement différemment de la manière dont il s' était offert à moi . Or , malgré ces rébellions intellectuelles , tranquillement , la foi s' est imposée . Elle accomplissait un labeur souterrain , profond , essentiel , pendant qu' une partie de ma conscience cultivée s' agitait pour se raconter autre chose . Cette nuit m' a transformé malgré moi , à la fois dans le présent , au moment où elle s' est produite , et aussi dans les temps qui ont suivi . Tel un fleuve qui creuse son lit .Avant 1989 ,je n' avais ni cherché ni appelé Dieu , mais la métaphysique faisait partie de mon quotidien , mes études de philosophie et de théologie retournant un terreau où rien ne poussait : je n' étais pas en quête de Dieu , et j' ignorais qu' Il me manquait.

Avez-vous la sensation d ' être un élu ?

 Le mot me heurte. Jadis, quand j’entendais un individu énoncer ce que je vous raconte, je demeurais sur mes gardes , suspicieux , jaloux , songeant : « Pourquoi lui et pas moi ? » Aujourd’hui, lorsque je relate ma conversion, je grommelle : « Pourquoi moi et pas les autres ? » Je ne possède pas davantage la réponse ... Au point que je me demande si la question a de la pertinence ... Honnêtement, je n' élabore pas la grâce dans ces termes .Je ressens un apaisement fondamental , fort éloigné de tout orgueil , et je m' attriste que mon « expérience ne soit pas partageable . Car ma vie entière fut construite sur le contraire, la philosophie , les arguments universels , la communauté rationnelle . N' avoir que la possibilité du témoignage me surprend , me choque , et m' inflige une frustration intellectuelle : face à des amis dans la détresse, j' aimerais tant me montrer contagieux Difficulté de l ' ineffable ... A défaut de convaincre , j' essaye donc de susciter : « Voyez ,j' étais un intellectuel rationaliste plutôt bien formé ,je n' ai rien abandonné de la raison , mais i/ s' y est ajouté une dimension que je ne soupçonnais pas . La vie est plus riche que l ' intellect ne l ' imagine. L ' aventure existentielle peut apporter autre chose que ce que la raison a prévu . » Je pousse les portes et rouvre les fenêtres. Ce message-là , j' espère arriver à le faire passer ,même si « Tout a un sens» , ces quatre mots demeurent une proposition énorme . La philosophie du XXe siècle a considéré que , lorsqu' elle ne percevait pas le sens des choses , il n' y en avait pas .A cette philosophie de l ' absurde , je substitue la philosophie du mystère : quand je ne comprends pas , je continue à faire crédit ,je considère que le sens m' échappe . Que je ne le repère pas n' implique pas qu' il est absent . A la fois serein et confiant, je reconnais la finitude de mon esprit et l ' infinité de la Création. Expliquez-nous cette phrase de votre livre : Dans une révélation, on continue d 'âtre libre... » Après avoir reçu la grâce, j' ai découvert que je détenais encore le pouvoir de la nier , de la refuser , voire de l ' oublier . Cela signifie que la révélation foudroie sans pour autant annihiler le libre arbitre . Au contraire , elle le stimule . Je n' ai disposé de mon libre arbitre que pendant et après cette nuit .Enfin ,j' avais à choisir ... Dans Le Visiteur , Freud et Dieu débattent du mal , pendant la guerre avec , en toile de fond , les persécutions nazies , Freud dit en substance à Dieu : « Si tu existes , comment laisses-tu faire cela ? » Cette pièce dresse le procès de Dieu , une théodicée au sens étymologique . Comment justifier la contradiction entre les ravages du mal et les deux caractéristiques propres à Dieu que sont sa toute - puissance et sa bonté ? La réponse réside dans la liberté : ce n’est pas Dieu qui fait le mal , c' est l ' homme , car ce dernier demeure libre de ses actions . Cette béance immense qui fait de nous des anges ou des démons, cette liberté radicale, nul ne pourra s' en débarrasser. Devant mon expérience au Sahara, je ne saurais me déprendre de ma liberté .Le point commun entre Dieu et la philosophie est que les deux nous donnent à penser notre salut . La philosophie le fait avec des moyens rationnels, l ' interrogation sur le positionnement dans le monde , la traque de certaines illusions . Dieu le fait sur un autre registre , intervenant pour dire : « Tout a un sens ; c' est toi qui ne comprends pas ; aie confiance ... »

Dieu comme assurance tous risques ?

 L ' expression m' amuse , mais je ne la reprendrai pas. Croire ne clôt pas la vie de l ' esprit au contraire , cela l ' ouvre ...Croire ne supprime ni la réflexion , ni le doute , ni la remise en question . Croire , c' est accomplir le              chemin interrogatif avec confiance . Voilà pourquoi le dernier mot de mon livre est : « Tout commence. » En1989, j’ai quitté l ' angoisse de l ' athée pour épouser la joie profonde . Premier effet de la foi ... Depuis , mon rapport au monde a totalement changé : je m' émerveille d ' exister , je jouis de contempler l ' univers , je savoure chez les êtres humains ce qu' ils ont de beau et d ' admirable , tandis qu' avant , je ne connaissais que le cancer de l ' à quoi bon , qui rongeait ma vision . Lors de ma nuit au Sahara, je n’ai rien appris, j’ai cru. Si on me pose la question : « Dieu existe-t-il » , je réponds : « Je ne sais pas » car , philosophiquement , je demeure agnostique , unique parti tenable avec la seule raison . Cependant,  je crois que oui».

PATRICE DE MÉRITENS

Le Monde des Religions - « «Le trajet effectué avec la seule raison ne mène nulle part » »

«Les mots sont inventés pour décrire le visible, pas l’invisible », observe Éric-Emmanuel Schmitt. C’est néanmoins avec justesse et émotion que l’écrivain évoque dans La Nuit de feu une « confrontation avec l’Absolu» qui a transformé sa vie et l’a délivré de l’angoisse.

C’était le 4 février 1989. Au cours d’une randonnée dans le désert du Hoggar, Éric-Emmanuel Schmitt se perd, seul. Mais alors que, dans la nuit étoilée, il croit sa dernière heure venue, le jeune homme vit une expérience éblouissante. Une expérience mystique d’une fulgurance telle que l’événement est pour lui une seconde naissance. S’il avait déjà fait allusion à cet épisode, Éric-Emmanuel Schmitt consacre pour la première fois un livre, intime et touchant, à sa «Nuit de feu». Cette nuit-là qui lui a donné foi et confiance dans la vie, tout en étant pleinement conscient des enjeux de notre temps.

Pourquoi avoir attendu si longtemps pour consacrer un livre à cette nuit mystique?

• Parce que j’en étais incapable ! Il fallait d’abord que cette source de foi rencontrée dans le désert devienne un fleuve. Que cette foi à laquelle je n’étais pas préparé trouve sa place en moi, s’empare de moi. C’est avec les années que cette révélation dans le désert s’est confirmée. En sortant du Sahara, je conservais le pouvoir de nier, d’interpréter différemment cette expérience. Ayant reçu une formation d’intellectuel athée, élève de Derrida, étudiant à Normale sup, je ne me reconnaissais pas dans cette nuit; il m’aurait été plus simple de reprendre ma vie de rationaliste. Irrésistiblement pourtant, ce petit filet d’eau est devenu un fleuve, qui non seulement m’habite, mais, peut-être, me constitue. Un jour, j’ai compris que je devais témoigner. Mais je n’en vis longtemps que les difficultés : les mots se montrent inadéquats, inventés pour décrire le visible, pas l’invisible. Ce livre attendait ma maturité. Puisque le langage évoquant une nuit mystique ne peut être que métaphorique, je voulais affermir ma plume afin que la métaphore sonne juste.

 Votre récit donne l’impression que vous vous êtes perdu volontairement, comme si vous pressentiez un rendez-vous avec le destin.

 •Je ne saurais mesurer la part de hasard, de volonté ou de destin… Peut-être avais-je en effet, au fond de moi, le pressentiment d’un rendez-vous? Aujourd’hui, c’est la lecture que j’en fais: j’ai cherché à me perdre. Tout mon livre ne raconte que ça. N’importe quel récit mystique offre d’abord un récit de la perte. Il fallait, pour ma part, que je perde mon identité d’Occidental, d’intellectuel. Enfin, qu’il s’agisse de hasard, de volonté ou de destin, ce qui compte, à mes yeux, c’est de toujours garder en tête ces trois possibilités. J’ai écrit mon livre avec le souci de rester interrogatif. Je crois que ce que nous avons tous en commun, ce sont ces questions. Ce qu’on appelle l’humanité, c’est le partage des mêmes questions, voire le partage de l’ignorance. Et ce qui nous singularise, ce qui nous différencie ou nous oppose, ce sont les réponses. Il importe de toujours se remettre au niveau des questions. Là est la fraternité humaine, là est l’humanisme.

Vous dites que les mots ne peuvent décrire ce que vous avez vécu. Néanmoins, comment qualifieriez-vous cette expérience?

 •Il y a plusieurs moments. Je décris une extase, le fait de passer au-dessus de soi, ce sentiment physique de quitter non seulement son corps, mais aussi la terre, d’arriver en apesanteur… À cette extase succède un deuxième moment où je sens une altérité qui m’environne, qui m’englobe, qui veut m’absorber: on pourrait appeler cela une confrontation avec l’Absolu. Ensuite, c’est la fusion, l’absorption totale dans l’Absolu. Puis je reviens. Mais, encore une fois, ce vocabulaire me paraît approximatif, non par manque de concentration de ma part mais de façon essentielle, puisque nous ne détenons pas les mots pour raconter cela. J’ai fait l’épreuve d’une transcendance qui était autant un phénomène    extérieur qu’intérieur. Aujourd’hui, j’ai l’impression de pouvoir retrouver cet absolu au fond de moi par la méditation, la concentration ou la prière.

Vous affirmez avoir compris, après cette nuit mystique, que tout a un sens.

•Oui, c’est le message qui m’a été délivré. Je percevais soudain que, lorsque je ne comprends pas, c’est ma faute. Que le manque de sens réside dans mon esprit, non dans le monde. Je suis passé d’une philosophie de l’absurde à une philosophie du mystère: l’absurde est l’absence de sens ; le mystère la promesse de sens. Maintenant, quand je ne saisis pas quelque chose, j’accuse les limites de mon cerveau. J’accepte de ne pas comprendre, et je fais crédit lorsque je ne comprends pas. Voilà une définition de la foi! Se tapit, dans la philosophie du XXe siècle, un orgueil démesuré, puisque l’homme s’y estime le seul créateur de sens, ou, comme disait Heidegger, « le gardien du sens ». Depuis ma révélation, j’habite différemment l’ignorance. Je l’habite non plus avec angoisse et arrogance, mais avec humilité et confiance. Ma foi m’offre d’appréhender le monde avec confiance. De nombreuses personnes rêvent de vivre une telle expérience.

Or, c’est arrivé à vous, qui ne demandiez rien…

Je n’étais pas du tout indifférent à la problématique de la foi – j’ai soutenu ma thèse sur Diderot et la métaphysique. J’avais travaillé ces questions, mais je croyais détenir la réponse: j’étais athée et je traversais la condition humaine avec angoisse. Je pensais demeurer ainsi jusqu’à la fin de mes jours. Cependant, cet athéisme – qui reflétait celui de ma famille et de mon contexte culturel – avait été fortement interrogé à la lecture d’auteurs comme Descartes, Kant ou Spinoza, qui affirment avoir la foi. Ils m’intriguaient et m’imposaient le respect pour ceux qui croient. Ayant examiné rationnellement les choses, je m’étais dit que je ne pourrai pas répondre à la question de l’existence de Dieu avec la raison pure. J’étais alors devenu agnostique. Je pense d’ailleurs qu’un philosophe est forcément agnostique. De même qu’il existe des arguments non décisifs en faveur de Dieu, de même les arguments en sa défaveur ne s’avèrent guère plus décisifs. J’étais ainsi passé d’un athéisme familial à un agnosticisme réfléchi… que je n’ai d’ailleurs pas quitté. Aujourd’hui, je suis un «agnostique croyant». Dans mon récit, je montre que le trajet qu’on effectue avec la seule raison ne mène nulle part. Lorsqu’on me demande si Dieu existe, je réponds: «je ne sais pas mais je crois que oui». Mon ami André Comte-Sponville dira «je ne sais pas, je crois que non». Une troisième position serait celle de l’indifférence: «Je ne sais pas et je m’en fous» – ce qui est aussi honnête! L’imposture commence quand des gens disent qu’ils savent: voilà les intégristes – qu’ils soient athées ou religieux.

 En quoi cette expérience mystique a-t-elle changé votre vision de la mort ?

 • Ce qui a changé, c’est que je n’y pense plus. Avant, j’étais obsédé de façon narcissique par ma fin; obsédé de façon amoureuse par la disparition des autres. Ces coups de poignard m’ont été enlevés. Je ne sais rien de la mort. La pire chose qui puisse arriver à la question: «Qu’est-ce que la mort?», c’est une réponse. La mort constituera éventuellement une bonne surprise, à laquelle, cependant, je ne veux pas songer. Je me laisse porter par la vie, je me laisserai porter par la mort. Vie, mort, c’est le même cadeau, qui appelle au même consentement.

 Pensez-vous retourner un jour dans le désert ?

(Silence) En fait, j’aimerais mourir dans le désert. Parce que c’est là que ne suis né une deuxième fois. Aucune tristesse : je rendrai à l’infini la petite part de fini que j’ai été. Je rejoindrai l’immense…

Que reste-t-il en vous de cette béatitude que vous avez connue dans le désert ?

• La capacité de m’émerveiller (silence). Dans Oscar et la dame rose, c’est ce que je fais dire à mon héros : «Vivre tous les jours comme si c’était la première fois », contrairement à ce qu’énonce Tolstoï : «Vivre tous les jours comme si c’était la dernière fois ». Il faut lutter contre la lassitude de vivre, l’illusion de savoir, de déjà vu. Il faut vivre chaque instant comme une aube… C’est cela, avoir la lumière en soi. J’appelle parfois cette attitude cultiver l’esprit d’enfance, parce qu’il me semble que les enfants ont ces capacités : celle de s’étonner – première vertu philosophique selon Platon –, de s’émerveiller, d’accueillir le monde, l’humilité de penser qu’ils sont entourés de mystère. L’enfant sait qu’il ne sait pas – autre vertu philosophique selon Socrate. Ces qualités que l’on perd progressivement, c’est comme si cette nuit les avait réactivées. Avant, j’avais le corps qui partait d’un côté, la tête qui partait d’un autre, le cœur qui partait ailleurs… J’étais totalement disparate. Cette nuit au désert m’a harmonisé. Sur un tout autre sujet, en 2008, vous avez consacré un livre, Ulysse from Bagdad, au sort de ces clandestins qui tentent de reconstruire leur vie ailleurs.

 Quel regard portez-vous sur la crise actuelle des migrants ?

 •Je suis scandalisé. Scandalisé par notre inhumanité. Qui sont les migrants ? Ce sont des êtres qui demandent une place sur Terre pour vivre et travailler, et on la leur mégote sous prétexte que nous étions là avant! On crée une humanité à deux étages : ceux qui ont le droit d’être là, ceux qui n’en ont pas le droit. Pour moi, cette distinction relève de la barbarie. Le barbare est celui qui croit qu’il existe des êtres inférieurs. Cela dit, je reconnais que je ne détiens pas la solution. Mon regard sur cette question reste celui d’un humain qui voit un autre humain; je refuse catégoriquement de me penser supérieur, d’agir en supérieur. Ce qui m’atterre, c’est de repérer des politiques articulées sur cette haine de celui qui ne doit pas être là. Mais qui est plus légitime qu’un autre sur Terre ? Cette conception d’une humanité à deux vitesses exprime la barbarie. Et la barbarie parle fort. La barbarie a des partis organisés. La barbarie fédère. De nombreux pays font les frais de la violence islamiste.

 Que vous inspire ce contexte?

 • Plusieurs remarques : premièrement, ce ne sont pas les religions qui génèrent la violence. Toutes les religions ont vu des hommes commettre des atrocités en leur nom, même le bouddhisme. Ce sont les hommes qui s’emparent de prétextes religieux pour exercer la violence qui grouille en eux. Je ne connais pas de religion qui ne prône le respect ou l’amour. Les religions ont été élaborées pour éviter que l’homme sombre dans la violence. Ensuite, il convient de détacher l’islamisme de l’islam : d’évidence, les terroristes islamistes se livrent à une instrumentalisation de l’islam. Enfin, je trouve que les médias se rendent complices du terrorisme d’une façon qui frôle l’indécence. En favorisant de plus en plus le spectacle – et donc la violence –, ils nous font entrer dans une civilisation qui parle de l’arbre qui tombe, non de la forêt qui pousse. Ce qui finit par engendrer une apologie de mauvaises valeurs. Aujourd’hui, pour la plupart des gens, la célébrité constitue une valeur; or, notre époque offre la gloire à ces terroristes ! Par là, on célèbre la violence, on l’entretient, car d’autres voudront rivaliser. Pourquoi les journalistes ne parlent pas du pompier qui s’est jeté sur un terroriste afin de l’empêcher de dynamiter une usine dans l’Isère ? On ne devrait parler que de lui. Redevenons force de proposition pour vanter ce qui est admirable.

 L’écriture, pour vous, est-elle une manière de vous mettre à l’abri du fracas du monde?

 • Non. C’est une manière de trouver une boussole pour marcher dans ce monde fracassé. Lorsque j’entame la rédaction d’un livre, j’ignore comment les idées vont s’articuler. Je n’écris pas pour dire ce que je pense, j’écris pour découvrir ce que je pense. La plume va me le permettre en m’offrant des subtilités, des méandres que je n’aurais pas soupçonnés sans elle. Le stylo m’offre une lumière qui me permet de voir ce qui se passe dans mon esprit ou dans le monde. Écrire ne consiste pas à se retirer du monde, mais plutôt à s’en écarter un instant pour y ré-intervenir en proposant une autre lecture du monde. Je me vois comme un écrivain engagé. Cependant, il faut d’abord s’abstraire du monde pour devenir un écrivain engagé. |

Virginie Larousse

Dimanche Matin (Suisse) - « Eric-Emmanuel Schmitt révèle la nuit qui a bouleversé sa vie »

Dans «La nuit de feu», l’écrivain relate ce moment où lui vint la foi un jour de 1989. A quelques jours de sa venue en Suisse pour Les livres sur les quais, à Morges, il s’est confié sur l’écriture de ce livre mystique.


Eric-Emmanuel Schmitt n’avait pas encore tout dit. Certes, il l’avait évoquée, cette étrange nuit, au détour d’interviews, de longs entretiens, alors que les journalistes tentaient de débusquer ce qui fait que ses livres irradient de lumière. Il a alors craché le morceau, avoué cette aventure dans le désert du Sahara qui tourne mal, ce groupe de marche dont il perd la trace, et cette révélation, au cœur de la nuit glaciale, cette manifestation d’une présence qui le change à tout ja mais, et lui donne la foi. Il en avait parlé, pour justifier cette œuvre qui a le goût du sacré, du mystique, du conte, cette inclination au rêve, mais ja mais en core il n’avait décidé d’en faire un livre. C’est chose faite vingt-cinq ans après ce ravissement nocturne, comme un aveu brûlant, comme si la pierre angulaire de l’œuvre de Schmitt, en fin, nous était révélée.
Eric-Emmanuel Schmitt a les pieds sur terre. Et ils y sont bien ancrés. Ses parents, sportifs de haut niveau, l’ont éduqué dans un athéisme qu’on pourrait dire modeste, tant il était naturel et évident pour eux, à tel point que quand, petit garçon, il demande où est Dieu à son père, celui-ci lui répond, penaud:

«Dieu n’est nulle part. Moi je ne le vois pas. » La question semble abattre le jeune papa. Impuissance face au bambin. Impossible de lui faire miroiter un mythe auquel on ne croit pas. Quand bien même on aimerait y croire. Ou en tout cas avoir une réponse, une certitude.


«Je ne manquais de rien»


Après de solides études de philosophie, qui l’ont mené jusqu’à produire une thèse sur Diderot, où il expose «la métaphysique d’un matérialiste», Eric-Emmanuel Schmitt enseigne cette discipline qui, au sortir de l’adolescence, avait canalisé ce jeune homme parfois turbulent. Alors professeur à l’Université de Savoie, il fait la rencontre du réalisateur Gérard V. , qui l’engage pour écrire le scénario d’un film sur Charles de Foucauld, ancien officier de l’armée française touché par la grâce en 1886, alors qu’un abbé lui ordonne de s’agenouiller et de se confesser. C’est sur ses traces que le scénariste et le metteur en scène s’engagent, décidés à comprendre ce qui aimanta le mystique Foucauld sur ces terres arides du sud de l’Algérie, aux portes du désert. A 28 ans, Schmitt a devant lui une carrière toute tracée d’universitaire, et s’attend tout au plus à être confronté à une beauté certaine, celle de plaines ensablées à perte de vue. Autour de lui, chacun semble s’accorder à dire qu’on ne sort pas indemne du désert. Quand il arrive à Tamanrasset, il a «l’intuition d’avoir rejoint une contrée essentielle».
«Je ne manquais de rien. Je ne cherchais pas quelque chose d’autre. Je vivais très bien une spiritualité athée. Ma surprise a été d’être comblé, alors que je n’avais rien demandé. Et au fond de vivre un bouleversement, voire même une révolution. Je n’étais pas la bonne personne pour recevoir ça. »
Sous l’égide de Donald, un guide américain un peu trop bavard, et d’Abayghur, un Touareg qui prie et marche avec assurance, Eric-Emmanuel Schmitt suit une dizaine de personnes, toutes accablées par la chaleur étouffante, dans cet univers hostile et sans pitié. Entre les nuits où chacun se réfugie dans sa tente pour rêver à cette immensité, il constate l’effet que produit cet environnement unique sur ses compagnons de route. «Partir dans le désert, c’est perdre tous ses repères de vie. C’est retrouver une forme de dénuement total. » Et alors qu’Abayghur manifeste un respect élégant pour ce désert monstre, et s’abaisse pour prier l’amour de son Dieu, les langues se délient entre les Occidentaux que cette ferveur questionne. Jean-Pierre, l’astronome de l’expédition, insiste pour ne voir dans ce ciel outrageusement étoilé qu’une grille de lecture de la science pure et dure. Mais le mythe du Big Bang ne satisfait pas Ségolène, convaincue qu’une nature si prodigieuse est l’œuvre d’une intelligence invisible. Le ton monte, et l’on consulte le jeune philosophe lyonnais. Eric-Emmanuel ne tressaille pas: «Dieu n’est présent en moi que sous la forme de sa question. »


Perdu dans le désert.


Puis, arrivés au pied du mont Tahat, plus haut sommet du Hoggar, une poignée de marcheurs décide d’en faire l’ascension. Eric-Emmanuel en est et galope jusqu’à la cime. En redescendant, il commet une grave erreur. Dévalant la pente allègrement, il oublie ses compagnons et se retrouve bientôt perdu, au pied d’un autre versant que celui qu’il avait gravi. La nuit va tomber. Sa gourde est presque vide. Il s’aménage une couche de fortune entre deux rochers, s’y installe, et là, le miracle survient. Une expérience que les mots ne peuvent qu’effleurer. Le temps de cette nuit de vient l’éternité, son corps s’embrase dans un feu qui démultiplie ses sens, il se fond dans une présence qui le fait grandir. Son corps, son cœur, sa tête sont aussi grands que le désert. Au petit matin, une chose est bien sûre: il est confiant, apaisé, c’est en croyant qu’il mourra ou qu’il continuera à vivre. Se re mettre à marcher n’est plus un effort. Il brave à nouveau la montagne et tombe nez à nez avec Abayg hur.
Cette force enivrante, Eric-Emmanuel Schmitt décide de l’appeler Dieu. L’illumination de Charles de Foucauld, qu’il pensait seulement observer et commenter, il la vit à son tour, forcé de s’abandonner, de se soumettre à cette grandeur pour la quelle il ne ressentait nul besoin, mais qui lui semble dès lors nécessaire. Il garde toute fois pour lui ce moment éthéré, et n’impose à personne ce qui est pour lui une nouvelle évidence. Son point de vue n’a d’ailleurs pas changé. «Malgré tout, je continue à marcher dans l’interrogation, et une vie spirituelle, qu’elle soit athée ou pas, est de toute façon quelque chose de vivant, en perpétuel mouvement. Le fanatisme est une sur compensation du doute, mais certaines croyances et in croyances sont aussi un refus de douter. Or moi je prends une position très claire par rapport à ça, je distingue savoir et croire. On me demande: Dieu existe?, je dis: je ne sais pas. Mais j’ajoute: je crois que oui. Cette expérience a fait de moi un agnostique croyant. » Quand il veut coucher cette révélation sur le papier il y a quelques mois, l’émotion est intacte. «Je m’étais rendu tellement sensible et vulnérable à tout ce qui me revenait que ça m’a envoyé à l’hôpital. On a cru que j’avais un problème cardiaque, mais c’est tout simplement que je re vivais très fort tout ce que je racontais. »
Aurait-il écrit de la même manière si la foi ne l’avait pas trouvé, en 1989? Il nous assure que cette révélation est la matrice de toute son œuvre. Peut-être n’aurait-il même pas écrit, si tout cela n’était pas arrivé. «Très souvent dans mes pièces et mes romans, il y a un personnage enfermé dans ses certitudes dont la pensée en quelque sorte est morte. Et puis un visiteur arrive, une porte s’ouvre, et toutes les cartes sont abattues; il faut les rebattre, recommencer, se mettre à penser. Et en fin se mettre à vivre. »

Lucas Vuilleumier

Le journal de Montréal (Canada) - « Un souvenir brûlant »

La rentrée littéraire 2015 nous réserve une surprise de taille: avec La nuit de feu, Eric-Emmanuel Schmitt nous éclaire sur l’un des événements les plus marquants de son passé.

Depuis déjà 20 ans, au plus grand bonheur de millions de lecteurs ­originaires des quatre coins du monde, Eric-Emmanuel Schmitt enchaîne romans, nouvelles et pièces de théâtre. Mais contrairement à bon nombre de ses contemporains (on songe notamment à Christine Angot, Delphine de Vigan ou Frédéric Beigbeder), jamais il ne s’était encore mis en scène.

«J’ai attendu environ 25 ans avant d’écrire La nuit de feu, parce que je suis pudique et parce que j’étais gêné par l’irruption du “je” dans le texte, explique-t-il, lors de l’entretien téléphonique qu’il nous a accordé début septembre. C’était très délicat pour moi de dire “je”, mais pour donner tout son poids à cette histoire vraie qui m’est arrivée, il a fallu que je le fasse, que je trouve ma façon d’être présent dans ce récit.»

Quelque part, mon vrai visage m’attend

Vers la fin des années 1980, alors qu’il enseignait la philo à l’Université de Savoie, Eric-Emmanuel Schmitt a été approché pour écrire le scénario d’un film portant sur Charles de Foucauld, ancien militaire ordonné prêtre en 1901 qui a passé les dernières années de sa vie auprès des Touaregs, dans le désert algérien.

Voilà pourquoi, après des mois de recherches et d’écriture, Eric-Emmanuel Schmitt a fini par troquer sa plume contre de solides bottes de randonnée: également invité à participer au repérage du film, il parcourra le Sahara à pied pendant deux semaines avec sept autres touristes européens. Et là-bas, au beau milieu de nulle part, il lui arrivera quelque chose qui changera complètement le cours de son existence. «Dans le désert, l’environnement est tellement simplifié qu’il nous réduit aussi à l’essentiel, nous renvoie à notre nature d’animal pensant, souligne-t-il. Cette terre pauvre peut donc être très riche spirituellement, et parfois, à l’issue de ce genre de voyage intérieur, des surprises extraordinaires nous ­attendent.»

Harassé par la chaleur, la soif et la fatigue, Eric-Emmanuel Schmitt ­traversera une partie du Hoggar en se fiant entièrement à Abayghur, un guide touareg qui ne parle que le ­tamashek. Capable de bien des miracles – comme se faire comprendre de tous, cuire du pain dans le sable, amadouer les chameaux ou trouver des espaces de campement sans serpent! –, Abayghur ne saura cependant pas intervenir à temps lorsque le cadet du groupe se perdra sur le toit du Sahara. Sans vêtements chauds ni vivres pour affronter la nuit glaciale qui l’attend, Eric-Emmanuel Schmitt sera par conséquent totalement livré à lui-même durant une bonne vingtaine d’heures. Mais au lieu d’être cauchemardesque, cette nuit surpassera ses rêves les plus fous. «Je suis rentré dans le Sahara athée, et j’en suis ressorti croyant, précise Eric-Emmanuel Schmitt. N’ayant jamais eu la foi, ça a été pour moi une transformation inimaginable. Dans le désert, j’ai trouvé quelque chose que je ne cherchais pas, et en narrant cette aventure très personnelle, j’ai voulu transmettre l’idée que le monde n’est pas aussi plat qu’on le croit, que la vie n’est pas aussi linéaire qu’on le pense. Quelles que soient les circonstances, il faut toujours être réceptif aux surprises qu’elle peut nous faire.»

Après l’aridité du désert, la productivité

Maniant toujours aussi habilement le verbe, Eric-Emmanuel Schmitt réussit ainsi à nous ­captiver dès les premières pages, marcher sur les traces du ­mystique Charles de Foucauld étant un véritable chemin de croix! Mais surtout, il a ­encore une fois trouvé le moyen de nous bousculer délicatement, de nous ­inciter en douce à ­réfléchir.

Dans le premier quart du livre, il écrit par exemple: «J’étais au carrefour de moi-même, pas sur ma route.» Une phrase qui ne cesse de nous hanter, car derrière sa simplicité apparente se cache une réalité complexe à laquelle chacun de nous est confronté un jour ou l’autre. «Mon travail consiste à formuler ce que nous ressentons tous, commente le dramaturge. Pour moi, l’écrivain est le membre de la tribu qui est chargé de formuler.»

C’est d’ailleurs à la suite de sa ­fameuse «nuit de feu» qu’il a réellement commencé à le faire. «Avant, ce que j’écrivais était vide d’expérience parce que j’étais très jeune et vide de sens parce que je n’avais pas vécu grand-chose, confie-t-il. Je souffrais du fait de n’être pas cohérent: mon intelligence allait d’un côté, mon cœur de l’autre. Mais depuis cette nuit de février 1989, la tête, le corps et le cœur vont ensemble.»

Pour toutes sortes de raisons, le film sur Charles de Foucauld n’a ­jamais vu le jour. En revanche, il a permis de donner naissance à l’un des auteurs francophones les plus lus dans le monde.

KARINE VILDER

Avvenire (Italie) - « Schmitt, io convertito come Charles de Foucauld »

Isuoi testi sono tradotti in 50 lingue. È l’autore francese di teatro più rappresentato al mondo. Non si contano i premi e i riconoscimenti ottenuti in carriera, ad esempio quello per l’insieme delle sue opere teatrali assegnatogli dall’Académie française. Eric-Emmanuel Schmitt, classe 1960, filosofo di formazione, drammaturgo di nascita, romanziere prolifico, regista, è una delle personalità della cultura transalpina più conosciute a livello internazionale (tra le opere più note Il Vangelo secondo Pilato). Eppure anche nel suo ultimo testo - La nuit de feu, Albin Michel, che sarà pubblicato in Italia a febbraio da edizioni e/o, il suo editore di riferimento da noi - Schmitt è capace di sorprendere. In queste pagine avvincenti e ricche di introspezione racconta il suo imprevedibile e imprevisto incontro con Dio, lui ateo, educato da genitori non credenti, lettore di Diderot e degli illuministi del Settecento. 


La sua storia religiosa parte da una notte nel deserto dell’Hoggar. Siamo nel 1989: lei perde la sua comitiva, passa la notte da solo. E incontra Dio sotto il cielo stellato. Si sente un convertito, sulla scia di altri celebri scrittori?
«Dire che una persona è convertita significa dire che ha compiuto una scelta attiva e volontaria. Devo ammettere che questo non rappresenta esattamente quanto ho vissuto in quella notte nel deserto. Piuttosto, ho ricevuto una grazia e un dono straordinario. E ho lasciato in me tutto il posto e lo spazio possibile per quel dono. Così, se mi chiamano convertito, preferisco essere definito come uno che ha ricevuto una rivelazione. Accetto il termine convertito, ma "che ha ricevuto una rivelazione" è l’espressione che meglio mi caratterizza, perché racconta la sorpresa del dono che ho ricevuto. Io non cercavo Dio e non sapevo che Dio cercava me. Ho avuto in dono qualcosa che non cercavo». 


Nel suo libro racconta il momento preciso di questo dono. Poi conclude con un’espressione molto chiara: "Tutto comincia". Perché?
«Questa rivelazione è stata per me solo l’inizio. Infatti, tornato in Francia mi sono dedicato alla lettura di vari poeti mistici delle diverse religioni, una lettura che poi mi è stata molto utile nel comporre il "ciclo dell’invisibile", ad esempio i racconti Ibrahim e i fiori del Corano, Milarepa, Il bambino di Noè... Dopo quella rivelazione ho compiuto un cammino alla scoperta del Vangelo. E lì c’è stato un lavoro molto attivo da parte mia, proprio per comprendere questo testo pieno di contraddizioni. In questo posso dire di aver vissuto una conversione. Quindi, in sintesi: nel deserto, una rivelazione; con il Vangelo, una conversione».


Questa rivelazione è avvenuta mentre nel deserto indagava su Charles de Foucauld, altro convertito famoso. Da dove nasce questa attenzione verso l’eremita di Tamanrasset?
«Io e il regista Gérard Vergez, entrambi atei, eravamo affascinati da questa figura e volevamo dedicargli un documentario. Egli rappresenta una figura atipica nella Francia coloniale. Anzitutto eravamo pieni di ammirazione per questa vita di coraggio: un missionario che non ha vissuto la missione in maniera imperialista bensì è andato in mezzo ai tuareg, una popolazione a quel tempo sconosciuta, non per cambiarla ma per farsi cambiare da loro. Infatti ha tradotto la cultura tuareg in francese e ha reso accessibile in Francia i poeti tuareg. Non ha cercato di cristianizzare a forza quei popoli, ma di testimoniare il Vangelo con l’esempio della vita. Proprio come ha fatto Cristo al suo tempo. Questa particolarità ci ha riempito di meraviglia. Inoltre Charles de Foucald ha vissuto con una grande povertà incondizionata. Una figura che anche due atei come noi non potevamo non ammirare».


Da Charles a Francesco. Come vede l’opera e la parola dell’attuale papa?
«Trovo che Bergoglio, come de Foucauld, offra un’immagine del cristianesimo che può essere apprezzata anche da chi non è credente o non cristiano. Questo papa ha liberato il cristianesimo dal recinto cattolico, proprio come fece l’eremita d’Algeria. E questa è una bellissima notizia per tutto il cristianesimo!».


Quali gli esempi di questo allargamento di prospettiva?
«Basta guardare al recente viaggio negli Stati Uniti: Bergoglio ha fatto prendere coscienza di determinati problemi a diversi uditori esterni al mondo cattolico. Oppure: quando è andato a Lampedusa e ha parlato della "globalizzazione dell’indifferenza", ha toccato le corde interiori di moltissime persone non cristiane. In America latina, la scorsa estate, ha denunciato la ricerca del solo profitto materiale e la trascuratezza dei poveri, non solo ha annunciato questa verità ai cristiani ma ha fatto un appello all’esigenza di costruire una vera giustizia umana. Francesco non presenta più la Chiesa come una delle tante istituzioni fra le altre, ma come una comunità al servizio della spiritualità. Egli annuncia principi basilari di umanità e arriva a farsi capire anche dai non credenti o dai non cristiani». 


Lei citava Lampedusa. Il suo romanzo "Ulisse" è appena stato tradotto in arabo. Raccontava l’odissea di un profugo iracheno che sbarca in Sicilia e cerca di raggiungere il Nord Europa. Un testo del 2008, profetico rispetto al dramma-profughi cui stiamo assistendo. Come valuta la reazione della società europea di fronte a questa situazione?
«Sono arrabbiato e scandalizzato dal linguaggio delle immagini che viene usato per raccontare questa vicenda. Tutte le foto o i video di questi migranti ce li mostrano in blocco, come se fossero truppe di uomini e donne che preordinatamente arrivano in gruppo. Un tipo di immagine che non esito a definire "fascista". Perché, invece, se noi li guardassimo uno per uno, li accoglieremmo a braccia aperte. Invece le immagini dei media ci trasmettono l’idea dell’invasione e quindi fanno scattare la reazione della paura. In questo modo i migranti vengono raffigurati come persone che occupano posti che non sono loro. E che non c’è posto per loro da noi. Inoltre, i tempi per riconoscere lo status di rifugiato, almeno da noi in Francia, sono troppo lunghi: 2 anni!». 


Qualcosa di simile avviene anche in Italia, purtroppo…
«E invece sarebbe un’attestazione di rispetto dire in fretta a queste persone se sono rifugiati politici o meno. Inoltre, servono più fondi per l’integrazione di chi arriva, per insegnare loro lingua, cultura, abitudini dei nostri Paesi. Trovo che se da un lato in Europa riscontriamo un’accoglienza almeno ideale di questi profughi, i nostri Paesi non abbiano ancora messo in atto i mezzi concreti per attuare tale idea».

Lorenzo Fazzini

La République des livres - « Le voyage initiatique d’Éric-Emmanuel Schmitt »

Comme la peinture, la littérature est un art du silence. La nuit de feu (Albin Michel) est un tableau du désert, d’où émane un silence habité par une surabondance de vitalité. L’écrivain se fait peintre et sa palette de nuances amène le lecteur à « (…) savourer un simple trésor, vivre ». Cet élan vers la vie prend tout son sens aux yeux d’un Éric-Emmanuel Schmitt pas encore trentenaire. Au cours d’une randonnée dans le Sahara algérien, le jeune homme de vingt-huit ans découvre la simplicité et le bien-être quotidiens d’une civilisation à la pureté presque originelle. Au troisième jour de l’expédition, il perd de vue ses compagnons de voyage et passe une nuit entière seul dans le froid glacial du désert, sans eau ni nourriture. Cette nuit-là, un événement singulier transforme radicalement sa vie d’homme et d’auteur.

Bien plus qu’un récit à caractère autobiographique, La nuit de feu est un hymne à la Vie ; au plaisir, aux craintes existentielles et à la joie ; en deux mots, à tous ces affects corporels qui apportent une pleine conscience de soi. C’est précisément cette gradation du plaisir empirique à la joie transcendante, qui passe par l’angoisse ontologique, qu’Éric-Emmanuel Schmitt n’échoue jamais à peindre avec une incroyable justesse.

Le mouvement ascendant du sentiment de présence à soi commence par l’évocation de la sensualité, indissociable du plaisir : qu’il s’agisse de l’évocation d’un thé à la menthe « (…) sucré, musqué, épicé (…) », de l’engourdissement du corps tôt le matin « (…) comme un cadavre échoué au bord d’une plage à marée basse (…) », ou encore des milliers d’étoiles qui « (…) garnissent l’écrin de velours bistre et la lune d’argent souveraine (…) », les sensations sont à tel point palpables, qu’elles semblent résonner au milieu du silence du Sahara et du verbe.

S’il est un trait stylistique qui caractérise La nuit de feu, c’est bien cette écriture du contraste sonore, propice au dévoilement d’une vie intérieure foisonnante ; la ponctuation, le laconisme et l’allure saccadée du phrasé suivent le fil d’une raison qui s’interroge sur sa condition mortelle. Elles suggèrent enfin le sentiment de faiblesse et de faillite éprouvé par une conscience qui cherche à donner une explication à ce qui lui demeure inconnu :

« La mort, je n’arrive pas à l’imaginer. L’écroulement ? Le noir ? Le silence ? Trop concrets… Le vide ? Il faut du plein pour saisir le vide. L’arrêt du temps ? Qu’est-ce que le temps quand il n’est pas vécu ?… Je l’ignore. (…) Me voici en nage. L’angoisse me retire du monde. »

La certitude subjective et rassurante des données sensorielles, chère à l’écrivain rationaliste, s’ébranle face à la nécessité du dépassement de soi qu’impose l’expérience du désert. On a le sentiment d’une grande humilité de l’auteur, lucide quant aux limites signifiantes de la langue pour dire ce qui échappe à l’entendement. À l’heure où la littérature semble avoir pris la mesure de la désacralisation du monde, Éric-Emmanuel Schmitt prend le contre-pied du désenchantement en évoquant le surgissement de la foi individuelle, source de sérénité. Le paradoxe veut que la foi se manifeste au moment de l’égarement de l’auteur dans le Sahara : l’optimisme qui en découle suggère que la paix intérieure est encore possible, jusque dans les moments les plus désespérés.

L’expérience mystique d’Éric-Emmanuel Schmitt est d’autant plus convaincante qu’elle est narrée sans le moindre dogmatisme. Qu’elle soit religieuse ou païenne, la foi conserve ici tout son questionnement ; elle est interrogée sans aucune complaisance par un homme qui célèbre la quête du sens, ainsi que les merveilles du monde :

« Sur Terre, ce ne sont pas les occasions de s’émerveiller qui manquent, mais les émerveillés. »

L’écriture d’Éric-Emmanuel Schmitt a ceci d’universel, qu’elle convainc sans apporter de preuves et sans rien imposer à la pensée. La nuit de feu est une métaphore du cheminement humain qui joint avec beaucoup de vraisemblance le rationnel à l’irrationnel et en cela, elle est une invitation au voyage et à l’ « étonnement joyeux », car « le véritable voyage consiste toujours en la confrontation d’un imaginaire à une réalité (…) ». En suggérant son amour de la vie et de ses mystères, Éric-Emmanuel Schmitt signe une œuvre thérapeutique et encourageante, à la fois profondément matérialiste et empreinte de spiritualité, dont le credo pourrait se formuler ainsi :

« Réjouis-toi ! Ta crainte de mourir constitue la preuve constante que tu es en vie ! Tant que tu penses que tu ne seras rien, tu es encore. »

PAR ROMÉO FRATTI

Paris Match - « Tant qu'il y aura des hommes, il y aura la question de Dieu. »

 

FACE-à-FACE EXCLUSIF POUR PARIS MATCH : ERIC-EMMANUEL SCHMITT ET GABRIEL RINGLET ÉVOQUENT LEURS CROYANCES FACE AUX MYSTÈRES DE LA VIE.

Paris Match. Qu’aimez-vous dans l’œuvre de l’autre ? Qu’est-ce qui vous intéresse dans son parcours, sa pensée, sa démarche ? 

Eric-Emmanuel Schmitt. Je vais d’abord situer d’où je parle afin de mieux faire comprendre pourquoi Gabriel Ringlet m’intéresse. Comme je le raconte dans le livre, j’ai vécu une grande expérience spirituelle, mais qui n’était cependant pas une expérience religieuse : il s’agissait de l’expérience de Dieu. Au moment où cela m’est arrivé, n’ayant pas de cadre religieux préexistant, puisque issu d’une famille athée et athée moi- même à cette époque, je n’ai pas raccroché cette expérience mystique à une quelconque religion. En clair, le Dieu que j’ai rencontré au désert il y a vingt-cinq ans, ce n’était pas le Dieu de Jésus, ni celui d'Abraham, ni celui de Mahomet, ou alors c’était leur Dieu à tous. Par la suite, je me suis rapproché des religions, mais j’y suis toujours entré par la porte des mystiques. Je me suis découvert des fraternités absolument inattendues avec des mystiques de toute la Terre, de toutes les époques et de toutes les traditions. Plus tard dans ma vie, je suis venu au christianisme, parce que la lecture des Evangiles a été quelque chose de bouleversant pour moi. Ils ajoutaient une dimension absente de ma nuit mystique : la dimension de l’amour. J’ai donc fait tout ce chemin sans jamais aller jusqu’à rejoindre une Eglise, mais tout en conservant beaucoup d’intérêt pour ce que disent les Eglises. À partir de là, Gabriel Ringlet m’interpelle, dès lors qu’il incarne un paradoxe, celui d’une incroyable liberté au sein de l’institution. J’entends par là que sa parole est complètement inspirée par les textes, il est membre à part entière d’une Eglise vieille de deux mille ans, mais en même temps, il ose ouvrir des brèches en posant un vrai regard sur le contemporain, en ayant des interrogations − et pas uniquement des condamnations − suscitées par la modernité. Enfin, ce que j’aime chez Gabriel et qui m’apparaît très spécifique, c’est que pour toi, un événement vécu a le même poids que la parole d’un poète. Tu fais ton miel spirituel en butinant aussi bien des fleurs réelles que des fleurs irréelles. Au quotidien, tu accompagnes des personnes au travers de moments tragiques et parfois dramatiques de leur existence – ton livre en témoigne – en te nourrissant autant de la vie que de la parole des poètes. Ce cheminement m’enchante.


Gabriel Ringlet. Je vais commencer par ce dernier livre, parce que tu dis quelque part que tu es entré dans tout ceci par la petite porte du fond. Or, la petite porte du fond, c’est aussi la porte des mystiques. Aimer observer à quel point les mystiques se rejoignent à travers les siècles et à travers les traditions, c’est certainement un point commun entre nous. On est très étonnés de voir la proximité de toutes leurs paroles. Et lorsque je lis Eric-Emmanuel Schmitt, j’ai tout le temps en tête ce que me disait le grand théologien orthodoxe Olivier Clément, que j’avais reçu comme docteur honoris causa à Louvain : « Il serait grand temps aujourd’hui », disait-il, « que chaque conviction rejoigne son noyau de feu ». Quel est le noyau de feu de l’islam ? Quel est le noyau de feu du christianisme? Quel est le noyau de feu du judaïsme? Quel est le noyau de feu de la laïcité ? Tous détails, toutes ornementations ayant disparu, si chacun revenait à sa perle rare ? Précisément, que l’on prenne le « Cycle de l’Invisible », qui m’a bouleversé, ou la lecture que tu fais des Evangiles, ton œuvre consiste finalement à rechercher quel est le noyau de feu de l’autre. J’aime beaucoup cela. Ensuite, tu fais partie de ces auteurs dont je suis constamment à la recherche, capables de renouveler complètement ma lecture de la Bible et des Evangiles. Parce que je suis intimement convaincu que, de nos jours, c’est du côté de la fiction, du côté de la poésie et du côté de l’imaginaire que sont le mieux posées les grandes questions théologiques. Grâce à Eric- Emmanuel, l’opportunité m’est offerte de revisiter mes propres sources par un autre chemin. A ce propos, j’aime citer ce texte de Lucien Guissard, l’ancien critique littéraire de La Croix, lequel a publié un peu avant de mourir un livre intitulé « Les Chemins de la nuit ». Dans ce livre, il raconte l’histoire d’un instituteur devenu berger, qui s’est réfugié dans la montagne où il reçoit de temps à autre des visiteurs. Un jour, il raccompagne l’un d’eux au bord de l’alpage et avant que son visiteur ne regagne la plaine – c’est un peu une allégorie de la transfiguration – il lui dit ceci : «Tu vas repartir chez les tiens, ne parle pas trop, quand on a reçu le vent, cela se voit sur le visage.» Je dirais que toute l’œuvre d’Eric-Emmanuel est contenue là-dedans. Parler quand même, bien sûr, mais pas trop. Et ne pas trop parler, c’est la poésie, la fiction, la démarche de l’imaginaire qui permettent d’approcher des choses tout à fait fondamentales, mais par des petits chemins de traverse.

Le philosophe et le théologien peuvent donc délaisser les itinéraires classiques, balisés, pour mieux se retrouver sur les chemins de traverse de l’imaginaire ?
EES. Absolument. Parce que la poésie comme la fiction permettent toutes deux au lecteur de s’approprier une situation. La poésie est toujours laconique, elle vaut autant par ce qu’elle dit que par ce qu’elle ne dit pas, et c’est d’ailleurs pour ça qu’elle rentre dans la tête. La fiction, c’est pareil. C’est le choix de ne pas disserter, argumenter, expliquer, analyser ; c’est le choix de la non- exhaustivité, parce qu’il y a rien de plus ennuyeux et de plus inutile que l’exhaustivité. Il vaut mieux suggérer fortement et mobiliser l’esprit de l’autre. C’est le sens de l’apologue, de la fable, etc. Un de mes textes les plus lus dans le monde aujourd’hui, c’est « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran ». Si j’avais écrit à la place un traité philosophique sur la tolérance, cinq cents personnes déjà convaincues l’auraient lu. Au lieu de ça, j’ai opté pour une fable, justement, avec des personnages de chair et de sang. Et comme c’est une fable, elle parvient à toucher énormément de monde, y compris quelqu’un qui ne serait pas forcément tolérant, qui n’irait pas spontanément là où je veux l’emmener, mais que j’y conduis grâce à la fiction. Je crois donc vraiment à l’importance de la poésie et de la fiction pour la vie spirituelle, et pour la vie sociale aussi, bien entendu.
GR. Un grand exégète et bibliste suisse, Daniel Marguerat, dit que seule l’approche poétique permet véritablement d’aborder les grandes questions qui nous sont transmises à travers la Bible et les Evangiles. Il parle notamment de l’Evangile de Jean et dit que seule cette approche ne trahit pas le texte. C’est magnifique, même si c’est très dangereux pour les institutions, puisque l’approche poétique, nous ne la maîtrisons pas et nous ne savons pas où elle peut nous conduire.


Ces grandes questions dont vous parlez, les religions ont de la peine à les poser de façon moderne. Les églises chrétiennes singulièrement, confrontées à la perte de dimension spirituelle dans nos sociétés occidentales, éprouvent beaucoup de difficultés à faire entendre un message porteur de sens, d’absolu. Diriez-vous alors que l’imaginaire peut représenter un nouveau champ pour la prédication de l’Evangile ?


EES. Je crois qu’il faut à la fois semer et labourer. Semer, c’est le travail de la fiction ; labourer, c’est celui des institutions, que ce soit l’institution religieuse, qui quadrille et qui laboure, ou l’institution universitaire, c’est-à-dire la philosophie classique, qui quadrille et laboure également. Ces démarches doivent être complémentaires.
GR. J’aime beaucoup ce que tu dis là, parce qu’on pourrait peut-être trop radicalement opposer les choses. Pour ce qui me concerne, après des études de lettres, j’ai été très heureux d’approfondir la théologie, de m’être passionné pour l’exégèse biblique, d’avoir poursuivi l’étude des langues et de la littérature orientales à l’Université de Liège. Ce travail de chercheur de fond, en chambre, ce labour qui oblige à se pencher des jours et des jours sur un verset à la manière d’un bénédictin pour en débusquer le sens, ne m’a jamais déplu. Mieux que ça, il est absolument nécessaire. Mais alors, dans un deuxième temps, il est important d’entrer dans une démarche d’imaginaire. Raison pour laquelle, de livre en livre, je me réfère systématiquement à Jean Grosjean, peut-être l’un des plus grands exégètes contemporains, auquel on doit notamment la traduction de la Bible dans La Pléiade. Grosjean, pour mieux faire surgir la réalité du texte, ose l’envoyer sur une route fictionnelle parfois très déconcertante et qui peut même, à certains moments, prêter à sou- rire. Pourtant, l’air de rien, il ne quitte jamais l’exégèse du texte, il est en plein dans l’Evangile, il nous l’explique vraiment, mais par des détours, des chemins de traverse, comme je le disais. Cette manière de procéder, je la retrouve chez Eric-Emmanuel, qui nous met soudain en présence d’incongruités extrêmement fécondes. Lorsque le cinéma, la littérature, le roman, la poésie interrogent nos sources et en extraient tout le jus, c’est formidable.


Etonnamment, Eric-Emmanuel Schmitt, ces détours de l’imaginaire que vous a affectionnez tant, vous ne les empruntez pas dans « Nuit de feu ». Il y a certes dans ce livre un sou e poétique, mais pour la première fois, vous recourez au récit...


En effet, ce livre est mon quarantième volume si je compte les pièces de théâtre, et c’est la première fois que j’écris à la première personne. J’avais un peu dit « je» dans «Ma vie avec Mozart», mais c’était des éclats de vie. Premièrement, parce que j’ai toujours pensé qu’une des qualités premières pour être écrivain, c’est l’imagination. Je ne suis pas du tout un chantre de l’autofiction. Deuxième- ment, je crois que dès que l’on dit « je », on commence à mentir, contrairement à ce que l’on veut nous faire croire. Je me suis toujours senti libre, précisément parce que je ne disais jamais « je ». Sous un masque, on peut absolument tout dire. Accepter de dire « je » m’a donc pris beau- coup de temps. Pas uniquement parce que je suis pudique, mais aussi parce que j’ai mis longtemps à comprendre qu’il fallait que je le fasse. Pendant une période, j’ai cru que je devais garder cette expérience-là pour moi. Puis, j’ai réalisé que je devais en témoigner dans ma vie. Je me suis alors aperçu que je n’en disais jamais assez et j’ai compris qu’il me fallait aller plus loin. En n de compte, c’est le seul de mes livres qui a été désiré par les autres. Il m’a toujours été demandé. Il y avait donc ça, le désir de l’autre, l’attente de l’autre. Il fallait également dire « je », parce que ce n’est pas une fiction, parce que ça m’est arrivé. Mais il fallait le dire avec la plus grande simplicité. Ça m’a pris vingt-cinq ans avant de trouver comment le raconter sans langue de bois, sans me référer à un langage spirituel ou religieux qui risquerait de ternir la vivacité de l’expérience. J’ai donc opté pour un vocabulaire pure- ment physique. Je rentre dans le désert, c’est une expérience physique ; la nuit mystique, c’est aussi une expérience physique. Physique et métaphysique. Par ailleurs, c’était bien d’avoir déjà accompli plein de choses avant de dire enfin aux gens : « Au fond, vous savez, la matrice de tout ça, c’est là »...
GR. On est bien dans un récit, un « je » qui a mis de fait vingt-cinq ans a accoucher de cette manière-là, mais il y a des personnages aussi autour de ce « je », qui jouent un rôle clé en nous rejoignant nous, les lecteurs. Puis, en quelques pages à la n, il y a une réflexion sur ce que c’est qu’être croyant, qui ne vient pas du tout en décalage littéraire par rapport à l’ensemble du récit. Elle se glisse tout naturellement à sa suite. Il n’y a pas là un petit essai qui viendrait se juxtaposer, c’est complètement intégré. En quelque sorte, on l’attend. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à le dire, beaucoup de lecteurs m’ont confié qu’ils aimaient particulièrement l’épilogue.
EES. Tout simplement parce que l’épilogue, il est pour vous, il est pour le lecteur. Je vous redonne la parole. Son but, c’est de dire comment être croyant de façon moderne. Car il y a eu un grand malentendu depuis deux ou trois siècles. Certains intellectuels ont voulu nous faire penser que croire n’était pas moderne, que croire allait disparaître, que nous allions vers un monde purement athée et que c’était ça, le progrès. Or, pour moi, le fait de croire n’appartient pas à une époque. Croire, c’est contemporain à l’homme. Tant qu’il y aura des hommes, il y aura la question de Dieu. Certains habiteront le mystère par la croyance, d’autres par l’angoisse et d’autres encore par l’indifférence. Il faut en finir avec cette pseudo-philosophie de l’histoire qui nous amènerait à une société débarrassée de la croyance et de la religion. Outre que les faits sont têtus et résistent, ce raisonnement est idiot, puisque Dieu n’est pas un objet de savoir. La question de Dieu ne peut donc pas progres- ser avec la science. En revanche, si Dieu n’est pas un objet de connaissance, il peut être un objet d’expérience. Il y a cette phrase de Pascal : « Dieu ne se prouve pas, il s’éprouve.» Il y a vingt-cinq ans, je suis rentré dans le désert avec seulement la moitié de cette phrase dans la tête. Il a fallu que je fasse l’expérience qui m’a conduit à éprouver Dieu. Mais éprouver n’est pas prouver. D’où cette distinction très importante à mes yeux que je fais à la n du livre entre croire et savoir. Ce qui m’amène à me définir comme un agnostique croyant. Est-ce que Dieu existe ? Je ne sais pas. Agnosticisme. Mais je crois que oui. Croyance. Les deux sont côte à côte. Dans le champ de la raison, je n’arriverai pas à la certitude, donc je reste dans le doute. Doute qui ne sert ni l’inexistence de Dieu, ni son existence. Pour moi, la foi n’est pas un mode de connaissance, mais une façon d’habiter le mystère avec confiance. Cette approche est une hygiène de la pensée, c’est le philosophe qui parle, mais aussi une hygiène politique et sociale, de sorte que nous puissions vivre ensemble, partant du constat que ce que nous avons en commun, c’est l’ignorance, et ce qui nous différencie, c’est la façon de l’habiter. Mais reconnaissons-nous dans l’ignorance. En fait, je suis autant pour la culture du savoir que pour la culture de l’ignorance. Je suis un militant des deux, parce que la vérité absolue nous échappe et qu’elle nous échappera toujours. La science ne nous permettant jamais de savoir avec certitude si Dieu existe, pourquoi le bien et le mal, etc., l’ignorance demeure. C’est au nom de cette ignorance qu’il nous faut tolérer les réponses différentes, provisoires, subjectives, charnelles et spirituelles que chacun apporte.


Vous parlez d’une foi moderne, mais la caractéristique de votre foi à tous deux, c’est qu’elle est aussi modeste, en ce sens qu’elle ne parle pas trop fort. N’est-ce pas singulier à une époque où beaucoup de croyants revendiquent bruyamment leur identité religieuse, assènent leur vérité avec fracas ?
GR. J’ai eu le bonheur d’accompagner à plusieurs reprises Paul Ricœur et une des choses qu’il ne cessait de répéter, c’est que plus on est habité par une parole forte, plus on doit la délivrer faiblement, sobrement. Et il ajoutait que le grand malheur de beaucoup de convictions et de beaucoup de religions, pas seulement dans la violence la plus extrême façon Daesh, c’est de croire, même sincèrement, qu’une parole forte doit se délivrer fortement. C’est un fameux chemin spirituel que d’être habité par quelque chose qui nous a complètement retourné et dont on va parler du bout des lèvres.
EES. La foi, c’est d’abord un silence, il faut s’en méfier quand elle fait du bruit.

Notre époque tente sinon d’évacuer, en tout cas de détourner l’attention des questions qui touchent à la souffrance, à la maladie, à la mort. Or, ces grands thèmes sont au cœur de vos productions respectives, lesquelles connaissent un grand succès populaire. N’y a-t-il pas là un paradoxe ?


EES. Il y a un passage que j’adore dans le livre de Gabriel, c’est quand tu parles de la mort qui est donnée comme une conséquence secondaire de la sédation. Ça résume totalement à la fois l’hypocrisie et l’illusion dans laquelle nous vivons à notre époque. La mort, aujourd’hui, nous la vivons comme un accident. On la cache, on ne la fait plus apparaître dans notre quotidien et elle est toujours présentée comme la conséquence d’autre chose. Sauf que c’est faux. Lorsqu’on reçoit le cadeau de la vie, on reçoit le cadeau de la mort, c’est le même. Ce silence sur la mortalité, il est anxiogène, d’ailleurs tu ne racontes que ça. Tous ces gens en fin de vie que tu accompagnes éprouvent tous le besoin de parler de la mort et, parfois même, de leur désir de mort, qu’ils éprouvent d’ailleurs moins dans certains cas, après avoir pu le formuler. Pour ma part, j’essaie à travers la fiction de trouver des paroles délicates et fantaisistes, comme dans « Oscar et la dame rose », qui permettent de se confronter à la mort.
GR. Pour moi, parler de la souffrance la plus extrême, parler de la mort, n’est jamais morbide. C’est toujours pour mieux vivre et peut-être même avec l’espoir que là se trouve aussi la joie, dans la mesure où la joie n’est pas quelque chose de super ciel et de pétillant, mais de très proche du tragique, « une petite chose increvable » disait Jean Sulivan, qui surgit parfois au cœur du drame le plus terrible, de la mort la plus déconcertante. Je crois que rendre la mort présente dans notre société, ce n’est pas du tout pour mettre une chape de plomb, mais tout à l’inverse pour qu’on s’aère. Je pense donc aussi qu’il faut en parler avec les enfants, a n qu’ils approchent la mort concrète, sans penser qu’ils ne sont pas capables d’une grande maturité. Je faisais beau- coup ça lorsque j’étais aumônier d’hôpital. Je disais à des enfants de 10-11 ans : «Venez avec moi dans les chambres où quelqu’un va mourir dans quelques heures. N’ayez pas peur, on va chanter une chanson, on va faire un dessin, on va tenir la main du patient.» C’est extraordinaire de les entendre me dire à présent combien cette expérience les a fait grandir positivement. Ces jeunes-là vont aller dans la vie autrement.
EES. En plus, s’ils ont eu la chance de ne pas avoir déjà perdu un proche, les enfants abordent la mort sans pathos. Je l’observe au travers des réactions du public dans les lectures d’« Oscar » : les adultes pleurent, pas les enfants. Parce qu’ils s’identifient à Oscar qui ne pleure pas. Pour eux, la mort est un problème métaphysique et rien d’autre. Ils l’abordent spontanément en philosophe, comprenant que si l’on est vivant, c’est qu’on est mortel. Ceci étant dit, le chagrin que l’on doit éprouver pour quelqu’un que l’on aime, il faut l’éprouver à fond et s’essorer de larmes. Parce qu’il s’agit d’une manifestation de l’amour et aussi parce que c’est la seule manière d’en sortir.
GR. Il y a quelques jours, je lisais un magnifique témoignage de Juliette Binoche qui racontait que, petite fille, avec sa cousine, elles allaient souvent passer des heures dans le cimetière qui se trouvait derrière la maison de sa grand- mère. Et là, elles coupaient des fleurs des champs et agençaient les couleurs sur les tombes pour que chaque mort soit traité à égalité avec les autres. C’est magnifique comme image. Et Juliette Binoche ajoute que c’est ça qui l’a fait grandir. Elle dit encore que dans tout son travail de comédienne, la mort est toujours présente. Et dans son vécu quotidien, la démarche rituelle autour de la mort est tout à fait fondamentale. C’est parce que, petite fille, on lui a permis de regarder la mort de cette manière-là, qu’elle a grandi en étant habitée positivement par cette question.


Deux phrases de vous : « Il ne faut pas avoir peur de ce qui nous fait peur » (Eric- Emmanuel Schmitt) et « Il faut parler de la mort quand il fait beau » (Gabriel Ringlet). Que vous inspirent vos propres mots ?


GR. Parler de la mort quand il fait beau, c’est parler de la mort maintenant, quand tout va bien, quand nous sommes en pleine forme, pas quand le tragique est là, pas quand le cancer est en train de nous ravager. Il faut oser introduire cette dimension-là dans la conversation de tous les jours. J’aime cette interpellation du grand chercheur anglais William Gladstone : « Dis-moi quelle est ta relation à la mort et je te dirai quel est le degré de ta civilisation.» L’enjeu de la mort, c’est maintenant. L’enjeu de l’au-delà, c’est maintenant. L’enjeu de la résurrection, c’est maintenant. C’est le théologien suisse Maurice Zundel qui dit aussi : « Si nous ne sommes pas vivants au moment de notre mort, nous ne le serons jamais.» Tout ce dont nous parlons par- fois en termes bien compliqués, c’est pour changer la vie maintenant. En cela, le christianisme, c’est la fraternité maintenant. C’est partager le pain autour de la table maintenant, ce n’est pas une projection sur un grand point d’interrogation pour après. Il n’y a d’après que parce qu’il y a un maintenant.
EES. Il faut cultiver sa joie plutôt que sa tristesse. La joie, c’est un rapport au plein ; la tristesse, c’est un rapport au vide. La tristesse, c’est considérer ce qui nous manque. Or, il nous manque toujours quelque chose : des êtres, du temps, de l’argent, etc. Si on regarde sa vie sous l’angle du manque, on ne peut qu’être triste. Par contre, on est joyeux lorsqu’on la considère sous l’angle du plein, étant heureux du fait d’exister, d’être en relation avec telle et telle personne, etc. Cultiver le plein et non le vide. Pour rejoindre la question de la mort, je peux dire que j’ai été la personne la plus angoissée qui soit pendant vingt-huit ans. D’abord, parce que j’avais un athéisme de type angoissé ; ensuite, parce que j’étais extrêmement narcissique. Souvent, l’obsession de sa propre mort, c’est quelque chose de très autocentré. J’étais obsédé par l’idée de ma disparition et celle du néant ensuite. Depuis le désert, tout a changé, je n’ai plus jamais éprouvé l’angoisse de la mort. Deux raisons à cela : j’ai appris dans le Sahara que je ne suis pas le centre et j’habite depuis le mystère avec confiance. Je ne sais rien de la mort, mais j’habite l’ignorance avec foi. Je ne sais rien de plus, mais tout a changé. Chacun peut travailler sur l’idée qu’il se fait de la mort à travers le prisme joie-tristesse, plein-vide.

Paris Match - « Eric-Emmanuel Schmitt en état de grâce. »

Avec "La nuit de feu", Eric-Emmanuel Schmitt livre le récit intime d'une expérience qui a changé sa vie.

En 1989, à 28 ans, Eric-Emmanuel Schmitt est parti avec son ami Gérard pour une randonnée dans le désert du Hoggar, sur les traces de Charles de Foucauld, mystique qui a vécu parmi les Touareg. Après s’être égaré, incapable de rejoindre son groupe, l’écrivain agnostique croit sa dernière heure venue. Mais il connaît alors une expérience mystique, la « Nuit de feu » qu’avait évoquée Blaise Pascal. Cette révélation va bouleverser sa vie et lui donner la force de déployer, enfin, ses ailes d’écrivain… Avec ce récit personnel, drôle et profond, l’auteur de « L’Evangile selon Pilate » passe pour la première fois à confesse afin d’exprimer sa foi au moment même où la croyance en Dieu semble être l’apanage des seuls fanatiques. Que l’on soit croyant ou athée, on ne peut que saluer l’audace de ce récit intime, méditation joyeuse et profonde sur le sens de notre existence. 

François Lestavel

Lire - « De superbes dialogues »

Auteur de nombreux romans à succès autour du thème des religions (Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, Oscar et la Dame rose), Eric-Emmanuel Schmitt n'avait jamais raconté dans un livre sa propre conversion. Quand et comment a-t-il trouvé la foi? Une "rencontre" avec Dieu qui n'avait rien d'évident pour cet ex-professeur de philosophie biberonné au rationalisme cartésien. Et pourtant. En 1989, lors d'une excursion au Sahara, l'impensable va se produire. Celui qui n'est alors ni dramaturge ni romancier perd la trace de son groupe et se trouve forcé de passer la nuit seul, sans une goutte d'eau, au milieu du désert. De cette nuit, il ressortira transformé. Au récit très personnel de cette expérience mystique, le Lyonnais mêle de superbes dialogues menés avec ses compagnons de voyage sur la question de la spiritualité. Qu'ils soient sceptiques, athées ou croyants fervents, tous ont des choses à dire et à échanger. Offrant à Schmitt les moyens d'embrasser son sujet à bras-le-corps, et à bras-l'Esprit.

Estelle Lenartowicz

La Vie - « Dans une langue poétique et sensorielle, l’auteur nous fait partager cette expérience renversante et fondamentale. »

Éric-Emmanuel Schmitt : "Je suis un agnostique croyant »


À l’âge de 28 ans, cet auteur à la renommée internationale a vécu une conversion fulgurante. Passé sa Nuit de feu, titre de son nouvel ouvrage (Albin Michel), sa philosophie de l’absurde s’est métamorphosée en une confiance dans le mystère, comme promesse de sens.


Je suis perdu au milieu du désert, sans eau ni vivres. Dans une exaltation joyeuse, je viens de dévaler le mont Tahat, plus haut sommet du Hoggar, perdant au passage tout mon groupe. La nuit tombe et avec elle le froid. Le vent se lève et avec lui la peur d’avoir peur. Je me creuse un lit dans le sable, ensevelissant mon corps désormais figé dans la torpeur. Combien de temps tiendrai-je ?


Au bout de quelques minutes, je sens mon corps se diviser en deux. L’un reste à terre, l’autre s’élève dans les airs. À la sensation de démembrement, s’ajoute celle d’un allongement infini. Je suis aussi grand que le désert, ne fais qu’un avec l’univers. Je m’approche d’une Force fondamentale et me fonds en elle. Totalité. Plus de temps, plus d’espace. Béatitude. Paix. Lumière. Tout a un sens. Tout est justifié. J’entre dans un Feu. L’éternité dure toute la nuit. De retour dans mon enveloppe charnelle, je tente de trouver des mots. Cette Force n’a pas décliné son identité. Tout allait au-delà du langage, du concept. Dieu ? Oui, Dieu, puisque c’est ainsi que l’appellent les hommes. Quoi qu’il se passe désormais, je suis habité par la confiance et la joie. Que je meure ou vive, cela sera en tant que croyant.


Ce périple saharien, je l’avais entamé dans un état confus. Maître de conférences en philosophie de 28 ans, j’étais au carrefour de ma vie. Était-ce bien la mienne, cette vie toute tracée ? Au fil des kilomètres le long de dunes brûlantes, j’observais notre guide touareg. Son attitude, sa sagesse, ses prières m’aga- çaient, me fascinaient. À le voir plongé dans un recueillement et habité par une joie constante, j’étais déstabilisé. En sa présence, j’ai redécouvert l’émerveillement. Ce musulman a été comme un guide, un médiateur. J’ai eu besoin de lui pour changer de regard sur la religion et comprendre que ce mode de vie répondait à une nécessité intérieure. À l’époque, je me moquais du christianisme. Les formes de religiosité, je les avais condamnées, alors pourquoi les interroger ?


Je suis devenu philosophe pour lutter contre mon hypersensibilité. Un jour, j’ai compris que la seule façon de ne pas succomber à mes émotions excessives était de me solidifier intérieurement. La philosophie fut une réponse. Celle de l’absurde, mon parti pris. J’étais amoureux de mon courage, de la bravoure avec laquelle je combattais le désespoir. Mais cette fierté farouche ne laissait pas mon esprit en repos, assiégé par l’insupportable idée de la mort. Elle était un cancer pourrissant mon existence, contaminant le réel sous la forme du « à quoi bon ? ».


Depuis ma rencontre avec le Feu, elle ne vient plus m’attaquer, ni la nuit, ni le jour. Quelque chose de plus fort qu’elle la surpasse : la confiance dans le mystère, comme promesse de sens. Oui, je crois que tout a un sens. S’il nous échappe, cela vient des limites de notre esprit et non de celles du monde. J’habite l’inconnu d’une autre façon en faisant crédit à l’univers, à la vie, même lorsque je suis choqué, scandalisé ou dans le doute. Contrairement au philosophe athée, j’ai cette chance insolente d’aller puiser dans ma nuit mon émerveillement et ma joie. Mais aux questions qui m’importent le plus, je ne trouve pas de réponses certaines. Lorsque je dis « Oui, Jésus est le fils de Dieu », ce n’est pas l’affirmation d’une certitude objective mais d’une adhésion.


D’agnostique athée, je suis devenu agnostique croyant. Toutes les réponses qu’un philosophe peut apporter sont sur le mode du « peut-être ». La raison, qui ne peut prouver ni l’existence de Dieu ni sa non-existence, a pour seule réponse rationnelle : je ne sais pas. Si l’on me posait la question, je répondrais : « Je ne sais pas…, mais je crois que oui. » La foi n’est pas un savoir. Je dirais même qu’elle est un rapport à l’ignorance. Contrairement à de nombreux penseurs, je la sépare de la raison. La foi, siégeant dans le cœur, relève de l’expérience, du témoignage subjectif. La raison, elle, de ce que l’on sait, de l’argumentable et donc du transmissible. Dans la mesure où je ne peux transmettre cette évidence, je ne peux la confondre avec un savoir. Témoigner, c’est offrir un éventuel partage, sans être sûr d’être contagieux. Stipuler que l’on détient le savoir est une imposture et est à la racine de tout intégrisme athée ou religieux. Avant ma conversion, le témoignage d’une expérience mystique m’avait laissé circonspect : « Pourquoi lui et pas moi ? Et puis il faudrait que je le croie pour y croire. » Je considérais son récit aristocratique et non démocratique. Il valait pour lui et non pour chacun. Or, le philosophe aspire à l’universel. Aujourd’hui, je pense que l’on ne peut se contenter d’un point de vue rationnel sur les choses, puisque d’autres instances existent en nous telles que le cœur, le corps, l’imagination.


À mon retour d’Algérie, j’ai été très silencieux : moi, un croyant ?! Il a fallu que j’accepte ce nouveau moi et que le petit filet d’eau dans le désert devienne fleuve. Que cette foi grandisse. J’ai mis des années à le dire, presque gêné de m’exprimer sur un sujet pareil. Juste témoigner, humblement et simplement. Puis la culpabilité d’avoir reçu la grâce s’est transformée en étonnement. Je me suis mis à lire les poètes mystiques, de préférence éloignés du christianisme, par une sorte de snobisme. Je me sentais frère de ces guides de contrebande, affranchis de la voix du dogme et de l’institution. Au fil du temps, inspiré par des figures comme saint Jean de la Croix ou sainte Thérèse, je suis arrivé au christianisme. La méfiance est peu à peu tombée.


Puis il y eut cette autre nuit, des années après, où je lus les Évangiles d’une traite. Je fus bouleversé. Fasciné aussi : les événements n’étant pas relatés de la même manière selon les évangélistes, j’avais la preuve de ne pas avoir affaire à une bande de faussaires. Je découvrais là ce que je n’avais pas expérimenté durant ma nuit au désert : l’Amour. J’ai ressenti un appel à dépasser l’état de satisfaction, de béatitude, voire de confort de foi dans lequel je pouvais être. À partir de là, je me suis passionné pour le christianisme, pour me sentir au bout de quelque temps chrétien.


Avant ma conversion, mon écriture ne me satisfaisait pas. Trop analytique ou trop poétique, elle n’avait aucune cohérence. Ma nuit au désert a comme harmonisé mon âme et mon esprit, pour une écriture juste pour la raison, juste pour le cœur. Ce n’est pas seulement le philosophe qui écrit, c’est aussi l’homme. Mes ouvrages ne cessent de questionner, puisque l’humanisme me paraît forcément interrogatif : nous sommes tous frères en ignorance. J’explore les ténèbres en cherchant la lumière. Et même dans la situation la plus tragique, je la vois toujours.


C’est ainsi que j’ai pu écrire sur la mort d’un enfant, dans Oscar et la dame rose, ou sur le mal dans la Part de l’autre. Dans l’Évangile selon Pilate, ce dernier se pensait face à une énigme. Il réalise qu’il se trouvait face à un mystère, sans solution. Sa pure raison était insuffisante. Pilate, c’était moi jusqu’à ma nuit au pied du mont Tahat.
 
Les étapes de sa vie


1960 Naissance à Sainte-Foy-lès-Lyon (69).
1987 Doctorat en philosophie.
1989 Expérience mystique.
1993 Le Visiteur, pièce récompensée par trois molières.
2000 L’Évangile selon Pilate.
2001 Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran.
2010 Prix Goncourt de la nouvelle pour Concerto à la mémoire d’un ange.
2012 Élu à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.
Septembre 2015 La Nuit de feu (Albin Michel).
 
Récit d’une conversion


Ce qui, au départ, n’était qu’un voyage à visée professionnelle – un périple dans le Sahara sur les traces de Charles de Foucauld en vue d’un film – s’est révélé un parcours initiatique touché par la grâce. Le 4 février 1989, Éric-Emmanuel Schmitt est « né une deuxième fois ». Dans une langue poétique et sensorielle, l’auteur nous fait partager, 25 ans après, cette expé- rience renversante et fondamentale. Avec délectation, le lecteur assiste à cette traversée intérieure, perturbée, enrichie, pimentée par des compagnons de voyage, chacun étant à sa manière un « frère en ignorance ».

ANNE-LAURE FILHOL

BFM TV - « Éric-Emmanuel Schmitt découvre la foi dans le désert du Sahara »

Éric-Emmanuel Schmitt, écrivain, auteur de La nuit de feu (Éd. Albin Michel), était l'invité de Nathalie Levy dans News & Compagnie sur BFMTV, le mercredi 26 août 2015. 

http://bit.ly/1MPsuFo

 

Nathalie Levy

L'Illustré (Suisse) - « J’ai vécu une expérience mystique »

«La nuit de feu» raconte comment, à 28 ans, l’auteur a eu la révélation de Dieu dans le désert. Rencontre chez lui, à Bruxelles, avant sa venue ce mercredi au Théâtre de Beausobre et au Livre sur les quais, à Morges.

Il a une carrure de catcheur, un visage brut assez singulier aux sourcils épilés d’où s’échappent d’une voix douce des propos clairs et tempérés. Eric-Emmanuel Schmitt, 55?ans, écrivain prolifique, traduit en 50 langues – Oscar et la dame rose, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran – est lu à des millions d’exemplaires. C’est l’un des auteurs contemporains les plus joués au théâtre, un réalisateur et un comédien aussi et le propriétaire du Théâtre Rive Gauche à Paris. L’homme dégage une force et une intelligence rassurantes, un doux mélange masculin-féminin.

Sorte d’instrument à cordes sous étui blindé, ce sensible nous reçoit dans son triplex bruxellois pour y évoquer son nouveau livre, La nuit de feu (Editions Albin Michel), titre emprunté à Blaise Pascal, qui eut la révélation de Dieu après avoir frôlé la mort. Ce choc spirituel, Schmitt, né dans une famille athée, l’a vécu à 28?ans dans le désert du Hoggar. A cette époque, il enseigne la philosophie. Le voilà parti en randonnée sur les traces de Charles de Foucauld dans le Grand Sud algérien, lorsqu’un soir, alors qu’il s’éloigne du groupe, il s’égare dans l’immensité minérale et glacée. Seul, sans rien à boire, il tente de s’endormir, le corps enfoui dans le sol, pour échapper au froid et va vivre la révélation de l’existence de Dieu. Ce moment intime, souvent évoqué, il ne l’avait jamais couché sur le papier. «C’est la matrice de tout ce que j’ai écrit», nous dit-il.

«J’ai laissé la foi me gagner»


Dans la pièce où trône son piano, il souligne la difficulté à partager l’indicible. «Les mots ont été inventés pour dire le visible et, là, je parle de l’appréhension de l’invisible. C’était de l’ordre de l’extase et ultimement de la fusion.»

Ce soir-là, l’agnostique, le philosophe tout en questionnement va se dédoubler et circuler hors de son enveloppe charnelle dans «un lieu sans pourquoi» où «tout a un sens». «Je n’étais pas en recherche de ça. J’ai été surpris, bousculé», confie-t-il. Schmitt s’est senti irradié par une force, soulevé, élevé, pénétrant dans «l’au-delà du monde. Eblouissant.»

Ces heures «extraterrestres» vont modifier son rapport à Dieu. «Je suis toujours agnostique, au sens où si vous me demandez si Dieu existe je vous réponds: «Je ne sais pas.» Et j’ajoute: «Mais je crois que oui.» Cette expérience singulière, sans explication cartésienne pour le lecteur – un chapitre sur 180 pages à la fois brillantes et drôles – n’a pas été facile à accepter. «Au départ, je ne suis pas loin de la refuser et de me dire que c’est une réaction physiologique et hormonale consistant à lutter contre l’angoisse ou d’ordre psychanalytique; en situation de perte, je m’invente un père – Dieu – qui me rassure.»

Une fois de retour dans l’oued parmi ses compagnons, Eric-Emmanuel Schmitt gardera le silence, incapable de transmettre son expérience au risque de ne pas être cru. Il a vu la Lumière, mais il est revenu plus lumineux qu’illuminé. Et surtout pas asservi. «Ce qui est extraordinaire après une nuit mystique, c’est que, malgré une révélation, on reste libre. Libre de la nier, de la cacher, de l’enfouir, de l’oublier. Rien ne tue la liberté humaine. Une fois que j’ai été à l’aise avec ça, j’ai laissé cette foi me gagner.»

S’il fallait trouver un sens terrestre à ce qu’il désigne comme sa renaissance, ce serait le point de départ de sa carrière d’écrivain. «Soudain, je me suis senti légitime. J’ai toujours écrit et su écrire. J’ai été reçu par le président Giscard d’Estaing à l’Elysée à 16?ans, meilleur élève en composition française. Pendant toutes mes études, j’ai fait croire que je savais en écrivant bien. Mais c’était vain. Je l’avais remarqué.»

«Je prie à ma façon…»


Le destin d’Eric-Emmanuel Schmitt va basculer. «Je me suis dit: «J’ai été la chambre d’écho de quelque chose d’important qui est passé à travers moi et m’a harmonisé alors je peux peut-être prendre la plume.» Depuis, j’écris toujours du même lieu où mon âme a vu la Lumière.»

Il constate, n’impose rien et se juge même indigne de la grâce reçue. «Je n’ai fait qu’éprouver, je ne prouverai donc pas, je me contente de témoigner.»

Ouvert à toutes les religions, objets de sa curiosité et de nombreux écrits, il reste proche du christianisme. «De par sa dimension d’amour. J’ai un rapport aux Evangiles qui est devenu très fort. En même temps, plein de choses me passionnent dans le bouddhisme tibétain ou zen. Dans le judaïsme aussi.» Est-il pratiquant? «Je ne suis pas religieux au sens où je n’ai pas besoin de rites. Je prie à ma façon. Je médite. Il peut y avoir une foi sans religion. L’expérience que je décris dans le désert n’est pas une expérience religieuse mais spirituelle. La force que je finis par appeler Dieu, mais avec quelle réticence, n’est pas le Dieu de Moïse, de Jésus ou de Mahomet. C’est Dieu, c’est l’absolu.»

Il comprend désormais ceux dont l’existence a été traversée par une révélation. «On parle plus des conséquences que du moment même, si difficile à raconter. J’adore cette connivence faite d’un silence très plein et d’un secret partagé. Ça m’émeut. On n’entre pas dans le détail, puisqu’on sait. C’est dans les yeux qu’on se dit ça, dans une forme de sourire. Un sourire de l’âme.»

La foi l’a pleinement conduit vers l’écriture, or Eric-Emmanuel Schmitt se rêvait musicien. «Je pensais que mon destin était de devenir compositeur. Dans ce domaine, et c’est une certitude, j’aime plus la musique que la musique ne m’aime.» Pianiste classique, il a fait le Conservatoire. «J’ai composé étant jeune et je me suis assez vite rendu compte que je n’avais pas une imagination créatrice assez forte.» Cette musique qu’il aime tant le sauvera à l’adolescence. «J’ai eu des pulsions suicidaires. J’allais prendre la voie du désespoir. Je le raconte dans Ma vie avec Mozart. D’un seul coup, j’ai connu l’expérience de la beauté du chant. Et je me suis dit: «Si ça existe, alors je vais rester un peu.»

Il se souvient du déclic, ce passage précis des Noces de Figaro. «La comtesse Almaviva chante «Dove sono». C’est très nostalgique: «Où sont passés les beaux moments de douceur et de plaisir…» En chantant le plaisir perdu, elle me restituait le plaisir au présent. C’était la beauté absolue.» Schmitt avait perdu tout désir, y compris celui de vivre. «Mozart m’apportait celui de connaître, d’éprouver, de goûter, de savourer. C’était une clé qui m’ouvrait tout ce qui est digne d’étonnement, d’émerveillement, d’admiration. Et je suis revenu dans la vie, par ça, à 15?ans.»

Ddier Dana

La Croix - « L’extase mystique d’Eric-Emmanuel Schmitt »

Un jour, au cours d’une interview, une journaliste, intriguée, interrogea ainsi Éric-Emmanuel Schmitt : «Comment se fait-il que resplendissent un tel amour de la vie, une telle paix au cœur de vos écrits ? Vous pouvez traiter des sujets tragiques sans complaisance ni pathos ni désespoir. Par quel miracle ?»

Jusqu’alors, l’écrivain à succès, auteur d’Oscar et la dame rose, ou de L’Évangile selon Pilate, n’avait jamais clairement répondu à cette question. Ce jour-là, il l’avoue pour la première fois : oui, il a rencontré Dieu sur le mont Tahat, haut sommet d’un massif planté au beau milieu du Sahara.

C’est cette surprenante découverte qu’Éric-Emmanuel Schmitt raconte dans son nouveau récit, La Nuit de feu, qui paraît cette semaine. Tout commence par une expédition dans le Hoggar. Frais émoulu de Normale-Sup, le futur romancier a alors 28 ans.

Mal à l’aise dans son nouveau métier de professeur de philosophie, il a du mal à trouver sa voie, et travaille alors à l’écriture d’un scénario… sur les traces du bienheureux Charles de Foucauld. Arrivé à Tamanrasset pour entamer quelques jours de marche, il tombe instantanément amoureux de la terre où vécut le célèbre ermite, dès lors qu’il y pose le pied.

Durant ces quelques jours, tout l’invite au dépouillement : le silence, la chaleur, la rudesse d’un désert qui «un à un pointe tous (ses) défauts», les longues marches aux côtés de ses quelques compagnons… Parmi eux, il y a Abayghur, le guide saharien devenu un complice malgré l’impossibilité de partager un langage commun.

Ce dernier s’isole pour prier, creusant la curiosité de son jeune hôte français. Le but de la prière est-il d’entendre, ou de se faire écouter ? Où est-il, ce Dieu ? Il y a aussi Ségolène, « la catho » qui cherche à le convaincre et engage avec lui des disputatio philosophiques sur l’existence de Dieu. Thomas, le botaniste rationaliste, sûr de ses connaissances scientifiques, semble quant à lui reléguer tout acte de foi au pire obscurantisme…

Au fur et à mesure que le séjour se poursuit, les questions grandissent. Et les plus importantes demeurent sans réponses. Une phrase revient sans cesse, lancinante : «Quelque part, un visage m’attend.» Sans que le jeune homme sache ce qu’elle signifie…

C’est dans ce silence dense, presque étouffant, que le futur écrivain va faire l’expérience qui le marquera à tout jamais. Égaré dans le Sahara, après avoir escaladé le mont Tahat, il perd de vue ses compagnons. La nuit tombe. C’est seul, exilé et sans recours qu’il vit le «pic de (son) existence».

Surprenant récit de ce qu’il nomme à plusieurs reprises «une extase mystique». De cette expérience par nature indicible, la rencontre d’une créature avec son Créateur, Éric-Emmanuel Schmitt tire deux chapitres saisissants. Et les mots utilisés pour dépeindre cette « nuit de feu » ne sont pas ceux de Pascal ou de sainte Thérèse d’Avila, mais bien ceux d’un homme ancré dans l’époque contemporaine.

À son réveil, après avoir finalement retrouvé le reste de la troupe, à qui il ne dira rien de sa «merveilleuse visite» nocturne, sa première prière sera celle de Charles de Foucauld. Griffonnés dans un carnet pour les besoins du film qu’il prépare alors, les mots surgissent : «Mon père, Je m’abandonne à toi,/Fais de moi ce qu’il te plaira.»

Avec la distance de celui qui a médité cet instant pendant près de trente ans, Éric-Emmanuel Schmitt se livre sans fausse pudeur, dans un récit très personnel. Authentique chercheur de Dieu, qu’il est convaincu d’avoir trouvé au beau milieu du Sahara, il s’applique depuis, comme le lui a conseillé Abayghur le Saharien, à «ne pas oublier l’inoubliable». Dans ces pages, il nous fait toucher du doigt son «aventure sous les étoiles», mystique. Une nuit d’éternité.

Loup Besmond de Senneville

Pèlerin - « Éric-Emmanuel Schmitt, écrivain, raconte son expérience spirituelle »

Dans un récit incandescent, La nuit de feu, Éric-Emmanuel Schmitt raconte l’expérience spirituelle qu’il a vécue, jeune homme, au Sahara. Vingt-cinq ans après, l’écrivain reste brûlé par sa nuit au désert.

Pèlerin. À 29 ans, vous vous perdez dans le désert et vivez une expérience spirituelle fondatrice. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour la raconter ?
Éric-Emmanuel Schmitt.Le langage a été inventé pour décrire le visible, pas l’invisible. À l’époque, il me semblait que les mots n’offraient pas la porte d’accès à ce que j’avais vécu. Je n’avais pas l’assurance de plume que j’ai acquise dans mon métier d’écrivain. Et puis, il y a vingt-cinq ans, cette nuit était un événement ; aujourd’hui, elle reflète mon identité. Le filet d’eau est devenu un fleuve qui irrigue tout mon être.
Vous avez pris le risque d’oublier ce qui vous était arrivé…
E.-E. S. C’est le contraire qui s’est produit. Dès que je me suis assis à mon bureau, tout m’est revenu : cette nuit était imprimée dans mon corps, ma mémoire était charnelle autant que spirituelle. La force qui m’avait levé, bercé, fondu avec les éléments m’a de nouveau envahi.
Revenons en 1989. Quel projet vous mène au Sahara ?
E.-E. S. À l’époque, je viens d’écrire ma première pièce, La nuit de Valognes. Après des études de philosophie, Normale Sup et l’agrégation, mon destin semble tout tracé. Pourtant, je pressens qu’en me formant, mes études m’ont déformé. Mon univers intellectuel est clos ; je suis prisonnier de ma réussite. J’ai besoin de me mettre en danger. J’accepte la proposition qui m’est faite de réaliser un film sur le père Charles de Foucauld.
Vous vous définissiez comme un agnostique athée, pourquoi cet intérêt subit pour un homme de Dieu ?
E.-E. S. Je suis surtout attiré par le marabout blanc qui n’a jamais voulu convertir personne. Cet ancien militaire touché par la grâce n’est pas parti en Algérie en conquérant mais pour vivre avec les Touaregs, nous rapporter leurs poèmes et élaborer le premier dictionnaire de leur langue. Je pars au désert à la rencontre du sage universel. Qu’il soit de plus un grand chrétien ne m’oblige pas à l’être.
Votre premier contact avec le Sahara est difficile.
E.-E. S. Moi qui voulais perdre mes repères, je suis servi ! Adieu, le monde des lits et des salles de bains. Je dois partager la vie d’un groupe de dix randonneurs inconnus, manger et coucher dehors sans autre échappatoire que m’enfoncer chaque jour plus au sud. Une pensée me trotte dans la tête : quelque part, mon vrai visage m’attend.
Très vite pourtant, le désert vous fascine. Pourquoi ?
E.-E. S. Il me réduit à l’essentiel. Je dois me taire et endurer la chaleur, marcher malgré la douleur, avancer jusqu’au prochain point d’eau pour continuer à vivre. Même s’il est plat, le désert élève celui qui le traverse ; il est la grande adresse de Dieu.
Vous succombez au charme des nuits…
E.-E. S. Après l’ascèse du soleil, le soir, les sables s’ouvrent aux cieux. Les étoiles semblent si proches qu’on pourrait les cueillir. Le Sahara offre une débauche de bijoux : diamants, broches et colliers sertissent le ciel. Je suis émerveillé !
Votre guide touareg Abayghur semble vous ouvrir les portes de la terre… et du ciel…
E.-E. S. Il m’apprend la vie réduite à l’essentiel – le feu, le thé, le pain cuit dans le sable. Et en même temps, il me guide vers le mystère. Sa confiance totale dans le monde invisible fait de lui un subtil intercesseur. Quand je le vois se prosterner sur son tapis de prière, je suis à la fois agacé et troublé. Je prends conscience de ma sécheresse d’Occidental ; Abayghur prie avec son cœur, alors que mon esprit réduit tout à l’intellect. Il faut parfois la médiation d’une autre religion pour découvrir la sienne !
Quel est l’état d’esprit de ceux qui vous entourent ?
E.-E. S. Dans notre groupe de touristes triés sur le volet, chacun appréhende à sa façon le choc du désert. Thomas, le géologue, se rassure en inventoriant le chaos du monde. Jean-Pierre, l’astronome, explique le big bang comme une vérité absolue. Ségolène, la catholique, cherche un sens à l’Univers. Aux étapes, elle et moi discutons sans fin.

Pourquoi la nature accoucherait-elle d’un poisson si elle n’avait inventé l’eau ? 
→ me demande-t-elle.
Elle cherche la réponse quand je m’intéresse seulement à la question. Parfois ses formules – « L’absence de preuves n’apporte pas la preuve de l’absence. » – questionnent le philosophe que je suis. Je suis ébranlé mais son approche de la foi ne me convainc pas.
Et puis vous vous perdez et tout bascule…
E.-E. S. Je m’éloigne du groupe pour rejoindre le camp et je m’égare. La nuit tombe. Transi de froid, je creuse un lit dans le sable. Impossible de m’endormir. Quand soudain quelque chose me hisse au-dessus des rochers. Je m’élève et je flotte. J’ai deux corps, c’est incroyable, un sur la terre, un autre en l’air. Le prisonnier des sables grelotte en bas et l’affranchi s’élève dans le bon et le chaud. La force m’agrandit, elle me pénètre, elle m’irradie, je ne fais qu’un avec elle. J’appréhende la totalité dans une lumière croissante, presque insoutenable. Je m’approche d’une présence qui m’incendie. Plus j’avance, moins je doute ; je fusionne avec le brasier. Feu ! Puis la force qui m’a soulevé me ramène sur la terre. Je redescends jusqu’à moi. La grande lumière s’éloigne mais sa trace reste en moi, vive et incandescente.
Qui est votre ravisseur ?
E.-E. S. Il ne s’est pas nommé. C’est une force plus qu’une personne. Mais je sais qu’il existe. Disons qu’il s’appelle Dieu : ce terme chargé de puissance et de majesté est celui qui correspond le plus à l’absolu de notre rencontre.
Est-ce le Dieu de Moïse, de Jésus ou de Mahomet ?
E.-E. S. Je n’en sais rien. Je baigne dans la béatitude. Ce que Foucauld avait à me dire m’a été révélé au pied du mont Tahat. Je récite sa prière d’abandon : « Je suis prêt à tout, j’accepte tout, pourvu que ta volonté se fasse en moi... » 
Que vous enseigne cette force ?
E.-E. S.Tout a un sens, tout est justifié. Au petit jour, mon destin est scellé : soit j’erre encore et je meurs croyant, soit je retrouve mon groupe et je vivrai croyant. Je le retrouve.
À la fin du voyage, Abayghur vous demande : « Y a-t-il un désert dans ton pays ? »
E.-E. S. Je comprends qu’il me demande :

Où te réfugies-tu lorsque tu veux te retirer pour te réjouir d’exister ?

En guise de réponse, je lui montre le ciel. Il est tranquillisé de voir que j’ai moi aussi ma part de désert. Le désert est le pays des vrais hommes qui se défont des liens ; c’est le pays de Dieu.
Vingt-cinq ans après cette aventure exceptionnelle, avez-vous su préserver cette part de désert, cette place pour Dieu ?
E.-E. S.  La force de cette nuit n’a pas fait de moi un contemplatif. Elle a décuplé mon énergie. Je suis devenu encore plus actif que par le passé. Après avoir découvert les Évangiles, j’ai converti l’expérience de cette nuit en foi chrétienne. Je ne suis jamais retourné au désert. Une fois suffit, une foi suffit.
Quel est le plus beau cadeau de cette nuit ?
E.-E. S. La grâce. C’est un cadeau et une charge. Il me faut désormais garder le cap de la lumière dans l’obscurité.
Que voulez-vous dire ?
E.-E. S. Un talent reste vain s’il n’est qu’au service de lui-même. Je dois vivre et écrire à partir de mon âme qui a vu la lumière. Aujourd’hui, alors qu’on tue encore au nom de Dieu, j’écris pour respecter en l’autre le même que moi. Les amis de Dieu sont ceux qui le cherchent, pas les usurpateurs qui parlent en son nom en prétendant l’avoir trouvé. Au moment de me quitter, Abayghur m’a dit : n’oublie pas l’inoubliable ! J’ai écrit ce récit sans volonté de convaincre, pour me souvenir et témoigner.

24 Heures (Suisse) - « Confidences »

Romancier, dramaturge, patron de théâtre et même comédien… Eric-Emmanuel Schmitt lance, ce soir, le 6e Livre sur les quais, qui a lieu du 4 au 6 septembre à Morges. L’artiste, avec son sourire de Bouddha heureux, tient de la force de la nature. Il lui a fallu vingt-cinq ans pour oser confier sa plus intime conviction, «plus privée encore que le sexe, cette péripétie accidentelle du corps». Dans le Sahara en 1989, le philosophe découvrait la foi, «une deuxième naissance». La nuit de feu, titre emprunté à Pascal, revient sur cet épisode mystique et tumultueux. «Depuis cette nuit, je suis en métamorphose. A une époque où la foi est défigurée par des terroristes mortifères et arrogants, l’homme qu’elle a accompli voulait témoigner d’une foi qui ne s’attache pas aux dogmes.» Confidences.

Pourquoi avoir attendu vingt-cinq ans? 
En 1989, j’étais, sans fausse modestie, le produit le plus brillant de mon université. Je possédais un tas de clés pour comprendre mon corps, mes hormones, mon père même! Et j’ai pu mettre cette expérience dans ma poche, la recouvrir du mouchoir de mon savoir. Il m’a fallu du temps pour rebattre les cartes. Du courage même: ce secret me transformait sans mon consentement.

D’ailleurs, votre carrière bifurque à cet instant vers les arts. Hasard? 
J’étais sur le chemin des études, athée avec Jacques Derrida pour maître. Etait-ce le mien? Etre doué vous met sur des rails. Le désert m’a harmonisé, ôté les inhibitions. Soudain, j’ai osé me montrer singulier, ne plus rendre compte à la famille, aux professeurs.

Pourquoi ce titre repris à Pascal? 
Comme moi, il n’avait pas la foi. Puis ce mathématicien a eu une illumination, il l’a racontée sur une feuille qu’il a cousue longtemps sur des vêtements successifs. Ensuite, il a voulu distinguer croire et savoir. Même si le cœur ni la raison ne prouvent Dieu. Le pari est le seul argument qui tienne à mi-distance… c’est là que vous gagnez le plus.

Avocat du diable, vous écrivez que Dieu meuble notre ignorance… 
J’évoquais l’ivresse rationaliste qui a tenu Dieu pour mort, voir Nietzsche et autres penseurs des religions agonisantes. A mon sens, c’était une erreur de diagnostic. La religion possède sa raison d’être, elle donne du sens au chaos depuis la nuit des temps. Il n’y a pas de société sans religion, c’est un fait anthropologique. Au-delà, je milite pour la reconnaissance de l’ignorance.

A Morges, vous débattrez avec le philosophe André Comte-Sponville. 
Et je m’en réjouis. Sur l’existence de Dieu, lui dira: «Je crois que non», et moi, «Je crois que oui». Entre frères d’ignorance, nous ne nous opposons pas.

Que vous inspire la mort? 
Je traiterai d’imposteur quiconque dirait savoir ce que c’est. Seul le rapport au mystère change. Dans la douleur de la mort, c’est la disparition de l’autre qui me blesse. Ce grand creux, cette absence. Belmondo disait avec humour: «Je me manque déjà!» Moi, c’est le contraire, je ne me manquerai pas.

D’où vient cette humilité? 
D’être né adulte m’a mis à l’abri de la condition d’artiste. Imaginez ce que j’aurais pu devenir, publié à 30 ans, couvert de Molières, adulé comme une rock star dans 50 pays! Je ne connais ni l’aigreur des créateurs méprisés, ni la folie des hypergâtés du destin. Je suis un sauvage, je sais prendre le recul par rapport aux adulations et détestations.

Etes-vous retourné dans le désert? 
Il ne faut jamais sonner deux fois à la porte de Dieu. Cela ne serait pas poli.

Cécile Lecoultre

Madame Figaro - « Une réflexion pleine de grâce sur la condition des hommes »

" Je suis né deux fois, une fois à Lyon en 1960, une fois dans le Sahara en 1989." Une histoire vrai, donc, celle où, perdu dans le désert du Hoggard, l'auteur a rencontré la foi. Et, au bout de trente heures, son sauveur en la personne de son guide touareg.Une réflexion pleine de grâce sur la condition des hommes, la force de l'univers, le hasard aussi, qui reste d'autant plus ouverte que le doute est permis. Judicieux. 

A graceful study of the human condition.

La Liberté - « «Je n’ai pas peur de l’émotion» »

A 28 ans, le romancier et dramaturge français faisait l’expérience d’une révélation spirituelle. Il en offre le récit émerveillé dans son nouveau livre, «La nuit de feu».

Il est un peu en retard, s’en excuse. La soirée a été longue, passée sur les planches du Théâtre de Beau sobre à Morges où Eric-Emmanuel Schmitt se dévoilait en acteur, mercredi passé, dans sa pièce L’élixir d’amour. Un succès, si l’on en croit le sourire arboré par le romancier et dramaturge français à l’heure du café matinal. Il feint la surprise, joue l’humilité ébahie, de sa voix douce sortie d’un corps de bouddha aussi imposant qu’élégant. Mais Eric-Emmanuel Schmitt se sait adulé: ce raconteur d’histoires déploie son imagination en romans, en essais, en films, en pièces de théâtre et le public ne se lasse pas de le suivre, séduit par le charisme débonnaire de cet intellectuel heureux (et qui tient à le faire savoir). Un bonheur dont il dévoile l’origine profonde dans La nuit de feu, récit autobiographique qu’il est venu présenter la semaine passée au Livre sur les quais de Morges. A 28 ans, cet agrégé en philosophie fait une randonnée dans le désert algérien, où il se perd avant de tomber nez à nez avec Dieu. Expérience spirituelle qui le détournera du carcan universitaire pour lui donner «la force de commencer [son] chemin d’écrivain». Avec le succès que l’on sait, et qui ne manquera pas, 25 ans plus tard, de venir aussi gratifier ce nouvel ouvrage sensible et personnel. Interview.

 

 Pourquoi avoir attendu 25 ans avant de raconter cette expérience?

Eric-Emmanuel Schmitt: Car j’ai longtemps cru que cette révélation était un événement privé et personnel, un cadeau qui m’avait été fait. Puis, je me suis rendu compte que dans un monde où la vie intérieure était défigurée par des fanatiques, il fallait témoigner. Le monde est bruyant de gens qui utilisent la foi pour justifier la barbarie et salir les religions. J’ai voulu mettre du silence dans le vacarme contemporain, résister au bruit par le silence.

Pourquoi avoir choisi la forme autobiographique plutôt que la fiction pour le faire?

J’ai voulu éviter toute ma vie de parler en «je», c’est quelque chose de nouveau et de très délicat pour moi. Le masque des personnages nous rend libres de dire beaucoup de choses, et quand on a le bonheur d’avoir l’imagination comme prisme de la création, on n’a pas besoin de se raconter pour dire le monde. Mais dans La nuit de feu, il fallait que je dise «je» pour conférer son poids de réalité à ce récit.

 En partageant cette expérience intime, cherchez-vous à convaincre?

C’est une expérience spirituelle et non religieuse. Je ne veux convaincre personne, je me contente de témoigner humblement, en cherchant les mots pour le faire. Mais cela a des conséquences morales: croire n’est pas savoir, et je ne prendrai jamais ce que je crois pour ce que je sais.

 Vous affirmez ainsi croire en l’existence de Dieu, mais admettez n’en rien savoir…

 Oui, il me paraît important pour tous les hommes de se dire frères en ignorance. Ainsi, je me considère comme agnostique et si vous me demandez si Dieu existe, je réponds que je ne sais pas, mais que je crois que oui. Vous savez, il y a trois types d’hommes honnêtes, l’agnostique croyant, l’agnostique athée et l’agnostique indifférent. C’est en confondant le croire et le savoir qu’on ouvre la porte à l’intégrisme… La foi est une façon d’habiter l’ignorance, et le croyant le fait avec confiance.

Rares sont aujourd’hui les intellectuels aussi confiants que vous…

 Comme le disait le philosophe Alain, l’optimisme, c’est l’intelligence alliée au courage. On est dans une époque qui prône le cynisme, et qui affirme qu’être moderne, c’est être sans foi. C’est ridicule. Dieu n’est pas mort, il est présent sous la forme de sa question, en tout individu. Aujourd’hui, l’intellectuel, particulièrement dans le village parisien, doit être cassant, hautain, revenu de tout… bref un déprimé contagieux. Il y a une prime d’intelligence accordée aux pessimistes, et l’époque cultive son désarroi. C’est d’une connerie fondamentale! D’un point de vue moral, il me paraît plus intéressant de cultiver sa joie que sa tristesse.

Une joie qui trouve un écho important auprès du public. Etes-vous flatté de cette attention?

Elle me surprend et me justifie, plus qu’elle ne me flatte. Je suis l’auteur de mes livres, pas de mes succès, c’est le public qui en décide. Elle me justifie car elle m’aide à croire que ce que je raconte intéresse les gens, vibre en eux. Dans mes rencontres avec les lecteurs, j’ai découvert qu’une de mes spécificités était d’être un intellectuel qui n’a pas peur de l’émotion. Au-delà de la réflexion, seule l’émotion peut créer une empathie suffisante pour faire bouger les frontières intérieures de l’individu.

THIERRY RABOUD

L'Est Républicain - « Éric-Emmanuel Schmitt: faut-il se perdre pour se retrouver ? »

Quand un repérage aboutit à une découverte bouleversante… Dans La Nuit du feu, l’auteur à succès raconte cet événement intime qui a fait basculer sa vie.

Homme de théâtre, Éric-Emmanuel Schmitt sait planter le décor de ce roman si personnel, récit d’une expédition sur les traces de Charles de Foucauld où, surtout, il accomplira un voyage intérieur qu’il qualifie lui-même de seconde naissance.
En février 1989, Éric-Emmanuel Schmitt s’engage dans une randonnée dans le grand sud algérien, avec un groupe de touristes et Gérard, le réalisateur du film dont il sera le scénariste. Loin d’être en vacances, le normalien, agrégé, docteur est là pour faire des repérages sur Charles de Foucauld, l’officier de l’armée française devenu religieux. Le philosophe qui doute va vivre intensément ce désert, jusqu’à s’y perdre.
L’obscurité rapidement venue, il se retrouve seul dans le Hoggar sans eau ni vivre dans la nuit glaciale du désert. Il dit être alors sujet à une expérience mystique qu’il nous dévoile. Une phrase occupera toutes ses pensées : « Tout est justifié ». Pour l’auteur, ce bouleversement lui fera franchir entre autres le cap de l’écriture. Ce moment où il a senti se soulever en lui une force brûlante reste fondateur.
Dans son nouveau roman, il raconte les jours qui ont précédé cette nuit, comment le désert, plus qu’un décor, fut un acteur de cette transformation, comment des hommes de cultures différentes peuvent se comprendre et échanger sans parler la même langue. C’est un livre de rencontres. Que ce soit avec les autres ou avec soi.

 

La Croix - « Le livre que l’on attendait d’Éric-Emmanuel Schmitt! »

Le livre que l’on attendait d’Éric-Emmanuel Schmitt! On savait depuis longtemps que, lors d’une randonnée dans le sud algérien, il avait vécu « cette nuit de feu ». Nous voilà embarqués dans ce voyage qui, au départ, était pour l’auteur un simple repérage pour un film sur la vie de Charles de Foucauld et qui va devenir un vrai chemin de conversion! Au cours de cette expédition, il perd ses compagnons et passe une nuit seul. Il n’éprouve ni peur ni angoisse, mais une force brûlante l’habite; le matin, « une certitude brille au-des- sus de tout: Il existe ». Le retour sera l’occasion d’échanges et de partages, notamment avec une jeune femme « catho », et le philosophe verra se fissurer un pan de sa vie. « Tu ne me chercherais pas si tu m’avais déjà trouvé. » Cette phrase sera pour lui le début de son chemin intérieur. La Prière d’abandon de Charles de Foucauld clôture magnifiquement ce livre superbe.

Patrick Lhuillier

Publications

  • En langue allemande, édité chez Fischer Verlag
  • En langue arabe, édité chez Masciliana Editions
  • En langue bulgare, édité chez Lege Artis
  • En langue chinoise (caractères simplifiés), édité chez SDX Joint Publishing
  • En langue française, édité chez Albin Michel
  • En langue italienne, édité chez Edizioni e/o
  • En langue irannienne, édité chez Albornoz
  • En langue polonaise, édité chez Znak
  • En langue roumaine, édité chez Humanitas Fiction
  • En langue russe, édité chez Azbooka
  • En langue slovène, édité chez Druzina