Petits crimes conjugaux

Résumé

Gilles est victime d’un mystérieux accident. Amnésique, étranger à lui-même, il revient chez lui auprès de Lisa, sa femme depuis quinze ans.

Qui est-il ?
Qui est Lisa ?
Comment vivait leur couple ?

A partir de ce qu’elle lui raconte, il tente de recomposer son existence. Mais si Lisa mentait ?...

Est-il bien tel qu’elle le décrit ? Est-elle seulement sa femme ? Un suspense étonnant sur le couple à la recherche de la vérité. Une comédie noire pleine de surprises où le marivaudage alterne avec la guerre totale.

Commentaires

« Je n’ai jamais compris à quel genre »

Je n’ai jamais compris à quel genre appartenait la vie conjugale. Tragédie ou comédie ? Ma seule certitude reste qu’elle appartient au genre dramatique…
Lorsque j’ai entrepris Petits Crimes Conjugaux, je comblais un manque : il n’existe pas à ma connaissance de pièce sur l’amour qui dure.  On trouvera des milliers de pièces sur l’amour qui commence, des centaines sur l’amour qui finit, les plus fameuses – tel Roméo et Juliette – racontant en même temps le début et la fin de l’amour mais rien sur l’amour persistant, continu, sédimentaire, bref conjugal.

Il semblerait que le théâtre n’accepte les amants que débutants ou retraités, se bornant à présenter la naissance et le coma de l’amour, jamais sa vie même. Pourquoi nous interdit-on l’accès à la réalité majeure !
Que deviennent Roméo et Juliette au bout de quinze ans ?
Qu’éprouvent les amants magnifiques après quelques enfants et des années de cohabitation ?
Comment la lumière des premiers instants résiste-t-elle à la répétition des jours, des semaines, des mois ? Vivons-nous  sous le même soleil quand se sont accumulés d’innombrables conversations, autant de silences, des milliers de repas partagés, beaucoup de travaux et plusieurs vacances ratées ?

Cette carence du répertoire dramatique finit par me rendre soupçonneux… Si les comédies finissent sur un mariage, n’est-ce pas pour éviter se transformer en tragédies ?

Et si drames et tragédies n’offrent que le spectacle d’amours empêchées, serait-ce pour nous laisser nos illusions ?
Les rares exceptions que je trouvais ne m’incitaient guère à l’optimisme car lorsque Feydeau, Strindberg ou Ionesco nous dessinent de vieux couples, leurs croquis, relevant de la caricature, prennent l’allure de farces grinçantes : s’il y a toujours couple, il n’y a plus amour. 

L’amour survit-il à la rencontre ? Respire-t-il encore dès lorsqu’il n’est plus contrarié ? Qu’advient-il à Roméo et Juliette dès lors qu’ils se marient ?A cette question, seule la vie pouvait me répondre.

Il me fallut donc attendre d’avoir passer quarante ans pour me forger une idée de la relation conjugale, puis, de cette idée, faire une pièce. Petits crimes conjugaux  témoigne de cette maturité.

Loin de tout romantisme et tout idéalisme hollywoodien, la pièce fait preuve de réalisme - même si, comme mes autres œuvres, elle n’est pas écrite dans un style réaliste – et fouille la complexité de nos êtres plutôt qu’elle ne la simplifie.

Par expérience, il m’est apparu en effet que le couple est le voyage le plus risqué, le plus dangereux qu’on puisse faire en amour. Combien banales paraissent « les aventures » à côté de cette aventure-là …
Car la mariage ajoutent deux dimensions que n’ont pas les liaisons brèves : l’absence d’illusion et la souffrance.

Absence d’illusions ? En six mois ou deux ans, on peut continuer à  ignorer l’autre, à l‘embellir, à négliger ses défauts, à minorer les incompatibilités de caractères ; au-delà, la réalité s’impose, l’amour devient lucide. La souffrance ? Alors que tout est plaisir, joie, exaltation dans les premiers temps d’un flirt -  parce que l’on est davantage amoureux de l’amour que de la personne aimée -  interviennent ensuite d’autres sentiments. Les arrangements et compromissions  que nécessite l’existence à deux ouvrent un champ de défaites et de deuils. Pour certains individus, la jalousie peut croître à la mesure de l’attachement, pour d’autres les absences s’avérer plus douloureuses  et, surtout, l’harmonie du couple crée un sentiment nouveau : la peur de l’abandon, la hantise de la solitude.

Violence et passion demeurent, mais s’expriment sous d’autres formes…Quoique Petits Crimes Conjugaux expose une intrigue tortueuse, ses péripéties ne visent qu’à permettre l’analyse du couple.

Ici, plus qu’un thème, l’amnésie se révèle un moyen d’investigation puis, ultimement, la métaphore des époux. Ainsi l’homme, Gilles, était devenu amnésique bien avant cette nuit fatale : il avait oublié l’essentiel, oublié de regarder sa compagne, de l’écouter, de l’interroger, de provoquer ses confidences, oublié de lui dire la place qu’elle tient dans sa vie et de formuler son amour. Ainsi la femme, Lisa, bien avant cette nuit, pratiquait l’amnésie volontaire de ses frustrations, de ses doutes et de ses craintes en s’enfermant dans le silence et en s’imbibant de l’inconscience que peut donner l’alcool.

La crise qui occupe la nuit de Petits Crimes Conjugaux montre, ultimement, le rôle bénéfique de l’échange. A travers des paroles, des ruses, voire des coups, les deux protagonistes recommencent à échanger… donc à se soigner. Déjà que toute chose se dégrade naturellement, quelle accélération dans la dégringolade lorsque s’y ajoute la négligence… Aussi cruelle soit-elle, ma pièce affirme néanmoins un réel optimisme : l’amour peut durer. Mais pour que l’amour dure, il faut au minimum que les amants le veulent.  Volonté et réflexion jouent un rôle important dans les histoires sentimentales ; ce n’est pas l’habitude qui peut appuyer la passion mais l’intelligence.

Chaque fois que j’écris, je découvre ce que je pense ;  parfois avec surprise.  Ainsi ai-je été étonné  de voir arriver sous ma plume le mot « mystère » dans un contexte si peu religieux… D’accord pour cette notion dans Le Visiteur ou Hôtel des Deux mondes, mais ici !... Lorsque Gilles explique à Lisa qu’elle rompt parce qu’elle ne supporte pas  l’abandon, que les choses lui échappent, que les situations soient trop fortes, les sentiments trop grands pour elle, il avance l’idée qu’il faudrait au contraire « accepter l’incertitude »,  « avoir confiance », de « cette confiance qui ne se possède pas mais qui se donne ». « Ce qu’on doit partager dans un couple, ce n’est pas la vérité mais le mystère, mystère que tu me plais, mystère que je te plais, mystère que ça ne passe pas. »  Par les dialogues des mes personnages, je réalisai qu’il y a un profond irrationalisme amoureux, nécessaire, incontournable. Raconter des histoires me permet d’approfondir ma pensée. Si j’avais défini l’amour dans Variations Enigmatiques comme « la fréquentation assidue d’un mystère », je précisais dans Petits Crimes Conjugaux, qu’il s’agit surtout d’un « consentement au mystère ». Ainsi thèmes spirituels et thèmes psychologiques témoignent d’une même logique et finissent par révéler des proximités inattendues. Etrange chemin de la cohérence mentale, une cohérence que je découvre plutôt que je n’en suis l’auteur…

Petits Crimes Conjugaux a reçu une adhésion violente du public. Alors que j’imaginais que l’histoire n’intéresserait que des spectateurs ayant l’âge de mes personnages, je découvris que des beaucoup d’êtres se retrouvaient en Gilles ou Lisa. Néanmoins, à la sortie du théâtre, les couples qui venaient me parler réagissaient différemment selon leur génération : les gens de vingt ans me disaient « Quelle cruauté ! », ceux de quarante « Quelle justesse ! », ceux de soixante « Quelle tendresse ! »… Ils avaient tous raison ! A vint ans, on voudrait que l’amour soit simple. A quarante, on découvre qu’il est complexe. A soixante, on sait qu’il est beau parce que complexe.

Cette pièce m’aura beaucoup appris. Depuis mon enfance, je me demandais, au moment où le rideau tombe sur les jeunes mariés : que va-t-il se passer maintenant ? En achevant Petits Crimes Conjugaux, j’avais l’impression d’apercevoir une réponse : et si l’amour commençait une fois qu’on n’est plus amoureux ?

Eric-Emmanuel Schmitt, septembre 2005.
Copyright Antigone.

Critiques

Magazine Littéraire - « Un homme a reçu un choc sur la tête et se retrouve ... »

Un homme a reçu un choc sur la tête et se retrouve dans l'appartement d'une femme qu'il ne connaît pas et qui est néanmoins son épouse. Car il est frappé d'amnésie.

Du moins le croit-on, car Schmitt a plus d'un coup de théâtre dans son sac. A maintes reprises, les personnages se révèlent tels qu'on ne les imaginait pas. Chacun a sa dose de dureté et de pulsion criminelle, contrairement aux idées toutes faites sur l'homme et sur la femme. S'il a construit tout un jeu d'ombres et de lumières, de calme et de violence, de courtoisie et de sauvagerie, de lenteur et de précipitation, Eric-Emmanuel Schmitt a surtout voulu parler du couple. En façade, un bras de fer avec ce qu'il faut de gants de velours pour qu'une vérité ne l'emporte pas sur l'autre. En profondeur, une réflexion sur les attelages humains qui s'usent et ne peuvent trouver leur sauvetage, leur second souffle que par la crise et la résolution de cette crise.

Schmitt démêle bien la part d'archaïsme et de modernité dans l'être contemporain face au sentiment et au comportement amoureux.

Gilles Costaz

Le Figaro - « Pensez-vous saisir la feuille qui s'envole devant vous ... »

Pensez-vous saisir la feuille qui s'envole devant vous, le vent la soulève à  nouveau et la pousse. Croyez-vous avoir cerné une certitude, une information nouvelle la contredit et vous laisse dans le désarroi. Ces petits glissements progressifs du sens sont la matière même de la nouvelle pièce d'Eric-Emmanuel Schmitt, Petits crimes conjugaux.

Il y a quelque chose de malicieux dans la manière de l'auteur de Variations énigmatiques. Il n'abandonne jamais sa position d'écrivain omniscient. Il sait quand ni le spectateur ni le personnage ne semblent détenir la moindre vérité sur laquelle s'appuyer, par laquelle se rassurer. L'auteur est le grand manipulateur. Pour un peu on l'imaginerait passer dans le champ, au fond du plateau, narquois. Ravi de la bonne farce qu'il est en train de vous jouer... A la manière d'un Hitchcock traversant un plan, mine de rien.

Avec une diabolique malignité, Eric-Emmanuel Schmitt laisse le spectateur dans ce troublant va-et-vient. Qui croire ? A quel moment soudain l'un des protagonistes lâche-t-il quelque chose de sincère, sinon de réel ? Le Schmitt moraliste pointe le bout de la plume : c'est donc cela, c'est donc cet enfer de cruauté mentale, un couple ? Cette association d'intérêts contradictoires qui se dessine au fur et mesure que se développe le dialogue en un étourdissant ping-pong de répliques assassines ou ambiguës ? Pas très optimiste, Schmitt ! Mais non ! Cette comédie brillante à  nuances graves, voire tragiques dans certains de ses aspects - l'alcool, par exemple - analyse avec une férocité certaines les rets qui enferment ce couple, tout couple peut-être...

Armelle Héliot

Le Parisien - « L'oeuvre est intelligente ... »

L'oeuvre est intelligente au point de donner au spectateur l'impression d'être lui-même intelligent.

André Lafargue

Les Echos - « Un homme, une femme. Un couple qui s'use. »

Un homme, une femme. Un couple qui s'use. Rien de plus usé, rien de plus essentiel. Rien de plus attirant aussi quand les auteurs ont de l'esprit, et que les stars que l'on aime se prêtent à  leur jeu... Voici Bernard Giraudeau et Charlotte Rampling dans Les petits crimes conjugaux d'Eric-Emmanuel Schmitt (infatigable et omniprésent, celui-ci revient peu après le triomphe d'Oscar et la dame rose à  la scène).

L'affiche fait déjà  courir les foules... à  juste titre : la pièce est machiavélique. Et les interprètes bien séduisants... Du Visiteur aux Variations Enigmatiques, Eric-Emmanuel Schmitt n'a cessé de ciseler son sens du dialogue, du suspense, du coup de théâtre. Il sait distiller l'attente, maintenir le mystère et, ici, s'y entend à  merveille.

On ne dévoilera donc pas les machiavéliques retournements de situation qui, dans ce duo où chacun cherche...la vérité de l'autre, maintiennent constamment l'intérêt. Après un début très allègre, intelligemment intriguant, le duel à  questions mouchetés et mensonges empoisonnés se terminent le plus suavement du monde. Charlotte Rampling, la merveilleuse Charlotte Rampling fait avec ce texte subtilement biseauté ses débuts au théâtre. Bernard Giraudeau est ici éblouissant de désinvolture, de séduction gourmande, de fausse naïveté, d'hypocrisie légère et, aussi de vraie douleur.

Annie Coppermann

Le Canard Enchaîné - « Le sujet ? L'amour. Le couple. »

Le sujet ? L'amour. Le couple. Ce qui se passe entre un monsieur et une dame, si intelligents soient-ils, si bien disposés soient-ils l'un envers l'autre et si peu tordus, au bout de quinze ans de vie commune. Le diagnostic est sombre : c'est l'enfer. Schmitt n'y va pas avec le dos de la longue cuillère qu'empoigne Satan pour touiller la sauce des damnés. A l'origine, la copulation relève d'une " association d'assassins ". D'emblée, les partenaires sont " unis par la violence qui les jette l'un sur l'autre ".

Par la suite, leur prestation ne s'améliore pas : ils fondent une famille. " La famille, voilà  le sommet de leur esbroufe ! Parce qu'ils ont fait passer leurs étreintes brutales et jouissives pour un service rendu à  l'espèce humaineâ?¦ils vont pouvoir distribuer taloches, punitions et coups de pied au nom de l'éducation, imposer leur nuisance, leur bêtise et leur bruit. " Le plus ignoble arrive avec la vieillesse : " tout est permis dans ce combat, les tics, les maladies, la surdité, l'indifférence, le gâtisme. Le gagnant, c'est celui qui pleurera l'autre. " De succulentes répliques.

Pas question de raconter l'intrigue, sous peine de déflorer l'affaire, la grande affaire qu'est la vie à  deux. Tout le monde a eu raison de représenter cette pièce, qui devrait une fois de plus faire salle comble parce que Charlotte Rampling a diablement du charme, vénéneux et sauvage à  la fois. Et que Bernard Giraudeau possède la maîtrise enjouée de ceux qui ont bourlingué et ne sont pas blasés.

Bernard Thomas

Pariscope - « Eric-Emmanuel Schmitt a tricoté une comédie maligne ... »

Eric-Emmanuel Schmitt a tricoté une comédie maligne, aux répliques assassines, et Bernard Murat a mis en scène, avec tact et intelligence, le couple de quinquas le plus sexy du cinéma.

Excellente prestation de Bernard Gireaudeau, en mari désinvolte, charmeur, ondoyant et faux naîf, face à  Charlotte Rampling, élégante, dangereuse, vénéneuse, mais vulnérable.
Un duo de charme, accordé et complice.

Arlette Frazier

Le Bulletin des Lettres - « Conduit par une femme, un homme ... »

Conduit par une femme, un homme pénètre dans un appartement obscur. Lumière. Il est chez lui, mais ne reconnaît rien. Il rentre d'une semaine d'hôpital, amnésique, à  la suite d'un choc à  la tête. La femme, sa femme, s'efforce de l'aider à  recouvrer la mémoire, du moins le croit-on, en ce beau début sur le thème de l'amnésie - et l'on pense à  Giraudoux, Siegfried par exemple, mais aussi parce que voilà  du théâtre écrit, bien écrit, avec d'heureuses formules et surtout cet enchaînement ou ce heurt de répliques qui sont l'essence même du théâtre dit psychologique.

Rien n'est péjoratif : un homme, une femme, pas de division en scènes et actes, pas d'action, pas de changement de lieu, mais une crise qui monte jusqu'à  la tension suprême avant de trouver sa résolution {...} Belle dramatisation du mariage, avec ses démons, la jalousie, l'hypocrisie, l'égoïsme, l'aveuglement et, plus communément, l'usure et la maladresse. Sur l'autre plateau, les souvenirs de la rencontre, la complicité, l'humour et la tendresse, malgré tout feront-ils le poids ? Rien oublier, rien effacer, ce serait pire, mais recommencer en pleine lucidité. Ce théâtre se lit avec bonheur.

B.P.

La Voix du Nord - « Eric-Emmanuel Schmitt croque avec délice une scène conjugale... »

Eric-Emmanuel Schmitt croque avec délice une scène conjugale. L'inconstance moderne sied bien à  la plume alerte de l'auteur d'Oscar et la dame rose (2002) : " Notre époque est devenue tellement douillette qu'elle tente de médicaliser notre conscience mais elle ne parviendra pas à  nous guérir d'être des hommes ", ironise Gilles. " Les hommes pêchent par égoïsme, les femmes par égocentrisme ", réplique Lisa.

Entre le mari confortablement amnésique et l'épouse coupablement prévenante, il y a de multiples sentiments mêlés. Tendresse, rancoeur, jalousie, dépit ou déception, désir ou lassitude... Il y a du vrai dans ce qu'ils s'envoient à  la figure.

Il y a aussi tout ce qui fait les petits mensonges de la vie conjugale. Et puis de belles professions d'amour : " Pour que ça dure, il faut accepter l'incertitude, avancer dans des eaux dangereuses, là où l'on ne progresse qui si l'on a confiance, se reposer en flottant sur des vagues contradictoires, parfois le doute, parfois la fatigue, parfois la sérénité, mais en gardant le cap, toujours ".

Christophe Henning

Sud-Ouest Dimanche - « Eric-Emmanuel Schmitt a l'art de produire des petits bijoux ... »

Eric-Emmanuel Schmitt a l'art de produire des petits bijoux de la littérature, multiformes, mais toujours accessibles à  la scène. Oscar et la dame rose a valu un Molière à Danielle Darrieux, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran est en tournée. Petits crimes conjugaux est à  l'affiche du théâtre Edouard VII avec Charlotte Rampling et Bernard Giraudeau. Ce huis clos, un modèle du genre, unité de lieu, de temps et d'action, est une jolie variation sur le couple, les petits mensonges et la trahison des apparences.

La Liberté (Suisse) - « On lit sans reprendre son souffle ce texte aigu ... »

On lit sans reprendre son souffle ce texte aigu, parfois drôle mais terrifiant. Echange-duel d'un couple dont l'un semble avoir voulu tuer l'autre, mais lequel ? L'auteur a pris le prétexte assez bateau de l'amnésie mais il le traite par la dérision : pas de long suspense, Gilles et Lisa avancent dans leur scène de ménage à  une cadence soutenue.

Eric-Emmanuel Schmitt maîtrise les brefs échanges verbaux avec une redoutable précision. Il donne en outre dans le fil du texte toutes les indications censées éclairer le metteur en scène.

EWI

La Nation (Suisse) - « Tout au long de son oeuvre théâtrale,... »

Tout au long de son oeuvre théâtrale, Eric-Emmanuel Schmitt n'a cessé de réfléchir " dramatiquement " au thème de l'amour sous toutes ses formes : charnel ou platonique, romanesque ou quotidien, libertin ou fidèle, eros, philia ou agape, et sur la difficulté - voire l'impossibilité - de les résumer toutes, durablement, en une seule personne.

Il s'est ainsi interrogé sur la question de savoir qui on aime vraiment quand on aime : une projection de notre propre esprit, un être idéalisé par l'imagination ou un être réel doté d'une personnalité propre irréductible à  nos fantasmes. Avec Petits crimes conjugaux, il s'attaque à  ce qu'il n'avait pas encore osé abordé aussi directement : l'amour conjugal après quinze ans de vie commune, l'amour longue durée où les rêves finissent immanquablement par se heurter à  la réalité. Il signe une oeuvre de maturité. Avec ce mélange d'humour et de gravité qui a fait son succès, Schmitt, au travers de ses personnages, tente un regard à  la fois froidement lucide et en même temps résolument optimiste sur la plus désespérée des causes selon toutes les statistiques de divorce (...)

Il fallait du courage pour faire d'un couple en crise le sujet d'une pièce populaire. La conjugalité n'est pas un thème très porteur dans ce registre de théâtre, sauf dans le vaudeville avec le genre du ménage à  trois ou dans le type policier où l'on est certain qu'il y aura crime. Mais Schmitt, faisant confiance à  son public, a toujours essayé d'élever le genre populaire au-dessus de lui-même. Il reprend donc les thèmes de ce théâtre en les subvertissant. Il y aura bien crime, enquête et ménage à  trois dans cette pièce. Mais c'est un ménage à  trois d'un type particulier puisque le mari, à  la suite d'une chute, a perdu la mémoire. Ils sont bien trois : celui que le mari était avant l'amnésie et qui est devenu pour lui un inconnu, celui qu'il est depuis cette perte de mémoire, et la femme de ces deux hommes.

Avec l'aide de cette femme qu'il ne reconnaît plus (ou contre elle), il entame une enquête pour retrouver la mémoire, au cours de laquelle il suivra toutes les pistes possibles pour découvrir la vérité sur lui-même, sur sa femme et le coupe qu'ils formaient, et sur ce qui s'est réellement passé la nuit de son accident. L'amnésie est une chance, si on en a conscience. Rien de tel pour se mettre à  distance de soi-même et se juger impartialement, pour voir avec des yeux neufs ce que la routine vous empêchait de voir. L'enquête identitaire sera symboliquement doublée d'une enquête policière. Puisque selon Gilles la vie conjugale est " une association de tueurs ", dans ce couple lequel des deux est l'assassin de l'autre ? Débute alors un jeu de cache-cache, de chat et de souris, de fausses pistes où chacun tente de dissimuler quelque chose à  l'autre. La vérité n'est ni facile à  dire, ni agréable à  entendre, et sera accouchée dans la douleur, par la ruse et le mensonge.

La crise sera fatale ou salvatrice. Nous assistons à  un huit-clos entre un mari et sa femme, un duel verbal entre deux époux où alterneront scènes de réalisme brutal et scènes de tendresse, scènes d'inquisition et d'aveux dans un crescendo soutenu. Nous nous immisçons dans l'intimité d'un couple moderne, un couple d'artistes parisiens, un couple sans enfant, un couple libéral qui professe (en théorie et en public) tolérance à  l'égard des frasques de l'autre : un couple pas franchement universel mais emblématique de l'air du temps. Comme à  son habitude, Schmitt en profitera pour régler leur compte à  quelques idées en vogue, " toutes ces conneries qu'on dit lors des dîners en ville pour avoir l'air malin en se passant les plats ".

Le couple est en crise et fait l'objet de nombreuses études sociologiques. Mais pour comprendre un certain type de couple de l'intérieur, laissez tomber les enquêtes sociologiques et lisez Petits crimes conjugaux. Vous en apprendrez plus et de façon moins ennuyeuse.

Laurence Benoit

Publications

  • En langue allemande, paru chez Fischer
  • En langue arménienne, publié par Loussabats
  • En langue espagnolepar Anagrama
  • En langue bulgare, édité chez Lege Artis
  • En langue grecque, publié par Opera
  • En langue italienne, publié par Edizioni e/o
  • En langue lituanienne, publié parAlma Littera
  • En langue Perse
  • En langue polonaise, paru aux Editions Znak en 2005, version illustrée parue en 2008
  • En langue tchèque, publié chez Abatros
  • En langue turque, publié chez Tem Yapim Yayinlari

Au théâtre

  • Allemagne: Kleine Eheverbrechen
    Traduction: Annette et Paul Bäcker
    Basler, Marionettentheater, 2009/2010
    Bruchsal, Badische Landesbühne, 2005
    Celle, Schlosstheater, 2005
    Coburg, Landestheater, 2005
    Fürth, Stadttheater, 2009/2010
    Giessen, Stadttheater, 2005
    Köln, Theater der Keller, 2005
    Konzerdirektion Landgraf, Tournée 2009/2010
    Münster, Wolfgang Borchert Theater, 2007/08
    Parchim, Mecklemburgisches Landestheater, 2009/2010
    Regensburg, Turmtheater, 2009/2010
    Rottweil, Zimmertheater, 2005
    Stuttgart, Theater am Olgaeck, 2007/08
    Titisee-Neustadt, Konzertdirektion Landgraf 2005
    Ulm, Theaterei Herrlingen
    Winterthur, Kellertheater, 2005
  • Autriche: Kleine Eheverbrechen
    Salzburg, Kleines Theater, 2007/08
    Vienne, Ensembletheater Petersplatz, 2006/07
    Vienne, Stadttheater Walfischgasse, 2009/2010
  • Brésil
    Sâo Paulo, Teatro Jaragua, octobre 2006-février 2007 et tounée nationale
  • Danemark: Sma aegteskabelige forbrydelser
    Copenaghe, Théâtre Ved Sorte Hest et Svalengangen, 2005
    Nyköping, Himmerlands Teater, 2009
  • Espagne
    Barcelone, Théâtre Poliorama, 2011
  • France
    Paris, Théâtre Edouard VII, 2003
  • Hollande
    Amsterdam, Théâtre Bellevue
    La Haye, Koningklijk Schouwburg
    Rotterdamse Schouwburg
  • Italie
    Bergame, Théâtre Donizetti
    Brescia, Théâtre Sociale
    Catania, Théâtre Stabile
    Florence, Théâtre Pegda
    Gênes, Théâtre Duse
    Milan, Théâtre Piccolo
    Udine, Théâtre Giovanni da Udine
  • Mexique
    Mexico, Teatro Julio Pietro
  • Pologne : Ma?e zbrodnie ma??e?skie
    Traduction: Barbara Grzegorzewska
    Varsovie, Théâtre Ateneum, 2005
    Slupsk, Oct 2007
  • Portugal
    Lisbonne- Teatro Nacional D. Maria II, 2007
  • Suède: Små äktenskapliga brott
    Stockholm, Kungliga Dramatiska Teatern, octobre 2008 et tournée printemps/été 2009
  • Suisse alémanique: Kleine Eheverbrechen
    Traduction: Annette et Paul Bäcker
    Bern, Théâtre in der Effingerstrasse, 2005
  • Suisse francophone: Petits crimes conjugaux
    Colony, Théâtre Crêve-coeur, septembre - octobre 2007
  • Turquie
    Istanbul, Oct 2007

Extrait vidéo

Petits crimes conjugaux